De nombreuses voix se sont élevées suite à la parution de l’étude du Professeur Gilles-Eric Séralini. Si les critiques sur l’aspect scientifique sont recevables, l’acharnement scientifico-médiatique témoigne d’un certain malaise du monde scientifique de notre époque. Natura Sciences s’interroge : les « experts scientifiques » sont-ils encore crédibles ?

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L’étude Séralini sur l’OGM NK603 est invalidée par les instances publiques. Peut-on avoir confiance en leurs conclusions ? PHOTO//DR

L’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) nous affirme que les conclusions de l’étude Séralini « ne permettent pas de remettre en cause les évaluations réglementaires précédentes sur le maïs NK603 et le Round-up ». Le Haut Conseil des Biotechnologies (HCB) rejoint l’agence sanitaire sur l’invalidation des conclusions de l’étude concernant le maïs NK603. Et pourtant, l’Anses reconnaît qu’elle n’a trouvé dans la littérature scientifique que trois études portant sur la toxicité d’OGM sur la vie entière de rats. L’étude du professeur Séralini en fait partie.

Des études à long terme quasi-inexistantes

Les agences ont autorisé le maïs OGM NK603 étudié par le Professeur Séralini sans tests préalables à long terme. Cela fait plus de 15 ans que les citoyens demandent des études à long terme, mais les agences sanitaires n’ont pas jugé opportun de les commander. Lorsque l’on entend Philippe Gracien, président du Groupement national interprofessionnel des semences (GNIS) juger qu’une nouvelle étude indépendante, telle que recommandée par l’Anses et le HCB« ne va rien apporter », puisque « des études de longue durées il y en a déjà eu : on ne voit pas ce que ça va apporter  de nouveau », les citoyens et consommateurs sont définitivement méprisés.

Les études de Monsanto seraient suffisantes et les données brutes de ces études ne sont pas publiques sous couvert de secret industriel. Elles sont uniquement fournies aux agences sanitaires et sont consultables sur demande « dans le cadre de la règlementation […] sous réserve de respecter quelques clauses », affirme l’Anses. Étrange.Lors d’une conférence de presse à Caen le lundi 22 octobre, le Pr Gilles-Eric Séralini s’est insurgé et a demandé que les études de Monsanto qui ont servi à autoriser des OGM soient publiées et « décortiquées » à leur tour. « Les études de Monsanto qui ont permis des mises sur le marché sont gardées secrètes tandis que les nôtres, on les décortique jusqu’à la moëlle. Moi, mes tests, pour l’instant, ils n’ont servi ni à l’autorisation ni à l’interdiction des produits », clame-t-il. « Là, on comprendra que les études qu’ils ont faites sont carrément insuffisantes, avec une puissance statistique qui, je vous le promets, sera encore inférieure à la nôtre », ajoute-t-il.

Le HCB estime important de lever le secret sur les données des industriels. Il est certain que cela contribue au doute dans l’esprit du public. « La transparence est nécessaire absolument partout », juge Christine Noiville, Présidente du Comité Economique, Ethique et Social.

Les raisons du rejet de l’étude Séralini par les agences

L’Anses note que « la faiblesse centrale de l’étude réside dans le fait que les conclusions avancées par les auteurs sont insuffisamment soutenues par les données de cette publication ». Les résultats ne montrent pas de différence importante entre le groupe témoin et les groupes testés.

Les critiques portent principalement sur taille des cohortes de rats qui ne permet pas d’interpréter les données pour une exposition sur le long terme. La raison est que la souche de rats utilisée développe spontanément des tumeurs avec le vieillissement.  Sur une étude de deux ans, « compte tenu de l’apparition spontanée de tumeurs sur cette souche de rats, il faut pouvoir avoir des lots d’animaux beaucoup plus importants », note l’Agence.Le Haut Conseil des Biotechnologies attribue d’ailleurs de vive voix les tumeurs observées dans cette étude au hasard dû au vieillissement.

 « On peut très bien mener des études de long terme sur cette souche là, mais à ce moment il faut prévoir un nombre d’animaux suffisant pour pouvoir interpréter les résultats », poursuit l’Anses. « Le nombre d’animaux suffisant est autour de 80 à 100 animaux par groupe, c’est-à-dire une étude d’une dimension toute autre », précise-t-elle. Avec des lots de 10 rats de chaque sexe par groupe comme c’est le cas dans l’étude du Professeur Séralini, les tests statistiques ne permettent pas de conclure car l’interprétation biologique n’est pas possible.

En revanche, un petit groupe de rats de cette souche permet d’évaluer la toxicité aiguë d’un produit sur le court terme. « On peut très bien faire des tests de toxicité aigüe avec un nombre beaucoup plus limité d’animaux, ce n’est pas le même sujet », « Ce n’est pas du tout la même question scientifique », estime l’Anses. C’est à cause de ce point que de nombreuses incompréhensions sont nées dans l’opinion publique.

Pourquoi le doute subsiste-t-il ?

Le travail des multinationales consiste à s’assurer de façon « scientifique » qu’aucune toxicité n’est établie ou qu’un doute assez important subsiste pour être dans l’incapacité de conclure. C’est le rôle des marchands de doute, ces scientifiques à la botte des lobbies industriels. Naomi Oreskes et Erik Conwat ont consacré un livre remarquable à ces questions (voir Les marchands de doute).

Dans le contexte actuel, les soupçons sont nombreux. Dès qu’une agence prend position contre une étude, elle est soupçonnée de protéger les intérêts industriels. Ces soupçons sont l’héritage d’affaires et scandales passés et des soupçons de conflits d’intérêt. Il est cependant important de noter qu’ici, la composition des panels d’experts réunis par les deux instances publiques pour rendre leur avis ne semble pas présenter de tels conflits d’intérêt.

Le seul recours qu’il reste au Professeur Séralini pour contester ces avis est aujourd’hui de rendre publiques l’ensemble des données brutes de son travail.

 Auteur : Matthieu Combe, fondateur du webzine Natura-sciences.com


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