« Faut-il renoncer au nucléaire ? » est le titre d’un nouvel ouvrage paru aux éditions Le Muscadier dans la collection « Le choc des idées » (9,90 €). La parole est donnée à Areva pour défendre le nucléaire et à Greenpeace pour l’attaquer. Claude Stéphan est le médiateur du débat. Captivant !

faut-il renoncer au nucléaire

Faut-il renoncer au nucléaire ? Bertrand Barré (Areva) et Sophia Majnoni d’Intignano (Greenpeace). PHOTO//DR

Chiffres précis à l’appui, les deux contradicteurs prêchent pour leur paroisse. Ils parlent des quantités de déchets nucléaires produits, des besoins en uranium et des coûts du nucléaire. Ils expliquent aussi les différentes catégories de déchets, leur durée de vie et leur mode de traitement et font un inventaire des déchets produits en France en fonction de leur activité nucléaire. Ils rappellent que 95 %  des combustibles usés échappent aujourd’hui à la qualification de déchets nucléaires, car ces matières pourraient éventuellement être utilisées dans les centrales du futur, bien que cet usage soit incertain. Chacun peut alors se faire sa propre idée sur la question posée en ayant conscience de tous les enjeux.

Quels sont les coûts réels du nucléaire ?

Le prix de production du kWh a été évalué à 49,50 centimes d’euro par la Cour des comptes dans son rapport de janvier 2012. Ce prix comprend le prix du combustible, des investissements, de l’exploitation, du retraitement et du démantèlement des réacteurs en fin de vie, avec quelques réserves sur ce dernier poste. La durée de vie potentielle des centrales est encore largement discutée, la rentabilité économique et la faisabilité en termes de sécurité faisant notamment l’objet de ces discussions. L’accident de Fukushima a aussi soulevé des problèmes de sûreté mal évalués jusqu’alors. La mise en conformité avec les nouvelles règles entraînera des surcoûts importants. Ces coûts ne sont pas cachés, puisqu’ils sont pris en compte dans l’évaluation économique qui est faite de l’énergie nucléaire, mais ils sont largement sous-évalués. Les 32 nouvelles prescriptions destinées à améliorer le niveau de sûreté, afin d’éviter aux centrales françaises les déficiences constatées lors de l’accident de Fukushima règles prescrites par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) en juin 2012, mises en œuvre jusqu’à 2018, devraient coûter 10 milliards d’euros selon les estimations d’EDF

La France est à un tournant majeur de son histoire électrique : 80 % des réacteurs nucléaires ont en effet été construits entre 1977 et 1987 et auront donc atteint la limite de 40 ans d’exploitation fixée lors de leur conception d’ici 2027. Les cinq à dix années qui viennent seront donc celles du choix d’une nouvelle politique énergétique, que celle-ci soit nucléaire ou non. Personne ne peut dire aujourd’hui combien EDF devra investir pour permettre à ses réacteurs de fonctionner au-delà de 40 ans. En 4 ans, les chiffres annoncés par l’opérateur ont en effet plus que doublé : de 400 millions d’euros par réacteur en 2008, EDF est passé à environ 900 millions d’euros avant l’accident de Fukushima, qui devrait encore faire augmenter la note. Et cette incertitude durera au moins jusqu’à 2015, date à laquelle l’ASN fixera les exigences de sûreté.

Le coût de démantèlement et les provisions pour Cigéo sont peut-être mal évalués, mais ils sont provisionnés par EDF et comptabilisés dans le coût du kilowattheure qui nous est facturé. Une sous-estimation d’un facteur 2 du coût du MWh nucléaire, et une sous-estimation analogue du coût du stockage n’entraînerait toutefois qu’une faible augmentation du prix du mégawattheure. En revanche, en cas d’accident nucléaire, l’addition exploserait pour les collectivités ! Et pour preuve : il existe un système d’assurance pour les accidents nucléaires régi par des conventions internationales (convention de Paris du 29 juillet 1960, amendée par la convention de Vienne de 1963) en cours de modification depuis 2004. Une fois ces changements ratifiés en France, chaque réacteur français sera assuré à hauteur de 1,5 milliards d’euros, dont 700 millions seront à la charge de l’exploitant EDF et le reste à la charge de la collectivité. En revanche, selon les estimations de l’IRSN, un accident modéré du type Three Mile Island (Etats-Unis, 1979) coûterait environ 120 milliards  d’euros et un accident grave comme Tchernobyl ou Fukushima plus de 430 milliards d’euros. Cette sous-évaluation du coût des externalités donne à l’industrie nucléaire un avantage compétitif disproportionné face aux autres technologies de production d’énergie.

Que l’électricité nucléaire soit compétitive lorsqu’elle est produite par des centrales anciennes, en grande partie amorties, ne fait aucun doute. Le cas de centrales encore à construire, dans un contexte où les exigences de sûreté renforcée ont augmenté coûts et durées de construction, est moins clairement tranché.

Sophia Majnoni d’Intignano, chargée de mission à Greenpeace France rappelle également que le nucléaire accapare la majeure partie des budgets de recherche dans le secteur de l’énergie. En 2010, 60 % du budget de l’Etat français pour la recherche et le développement dans le secteur énergétique allait encore au nucléaire, contre à peine 20 % aux énergies renouvelables.

La question d’un accident nucléaire est capitale

Sur le parc mondial, 14 000 années-réacteur sont déjà passées. Les études statistiques montrent que l’on est à 0,0002 accidents nucléaires graves par an avec fusion du réacteur. C’est peu mais 20 fois plus qu’attendu au moment de construction des centrales ! Statistiquement, avec 1 000 réacteurs installés, un accident nucléaire grave se produirait en moyenne tous les 10 ans.

Les plans particuliers d’intervention (PPI) des centrales nucléaires françaises – qui sont théoriquement destinés à protéger les populations en cas d’accident nucléaire – prévoient une mise en œuvre de mesures dans une zone de 10 km autour de la centrale concernée. Pourtant, l’accident de Fukushima a montré que ce périmètre ne correspondait à aucune réalité en cas d’accident grave ou majeur. Une zone de 20 km autour de la centrale japonaise a été totalement évacuée, une zone de 20 à 30 km a été confinée et la contamination couvre en réalité une zone de plus de 100 km autour du site accidenté. A Tchernobyl, cette zone était de 300 km. Des villes comme Lyon et Bordeaux, situées à moins de 40 km d’une centrale nucléaire, ne sont absolument pas préparées pour gérer une crise nucléaire. Aujourd’hui, 75 % des Français vivent à moins de 75 km d’un réacteur nucléaire.

Des déchets importants

De nombreux résidus issus du process d’extraction minière de l’uranium ne sont pas qualifiés de déchets. En France, ils ont été utilisés comme remblais à de routes et autres matériels urbains, alors même qu’ils sont radioactifs. Dans d’autres pays comme le Niger, ils sont stockés à l’air libre et contaminent les nappes phréatiques : un poison légal !

La bonne nouvelle donnée par Bertrand Barré pour témoigner du fait que le nucléaire assure réellement notre indépendance énergétique, c’est que nous avons un stock stratégique de 5 ans de consommation d’uranium sur le territoire français qui nous coûte moins cher que notre stock stratégique de 2 mois de pétrole !

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Auteur : Matthieu Combe, fondateur du webzine Natura-sciences.com


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