La note « Y a-t-il une place pour l’hydrogène dans la transition énergétique ?« de France Stratégie, publiée fin août, fait réagir la filière hydrogène française. Cette note serait partisane et contiendrait de nombreuses « contre-vérités » selon Pascal Mauberger, Président de l’AFHYPAC et Président du Directoire de la start-up française McPhy Energy.

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Pompe permettant de recharger les réservoirs des voitures utilisant des piles à combustible. L’hydrogène est livré sous 350 bars pour les voitures, 700 bars pour les bus © Natura-sciences.com

La nouvelle note d’analyse de France Stratégie (l’ancien Commissariat général à la stratégie et à la prospective) pose question pour le Président de l’Association Française pour l’Hydrogène et les Piles à Combustible (AFHYPAC). Etienne Beeker, expert en énergie, y analyse notamment les coûts économiques présents et futurs de l’hydrogène-énergie.

Un parti pris contre l’hydrogène ?

« Cette note est une note partisane : Etienne Beeker avait un parti pris négatif et contre l’hydrogène et il bâtit son argument de façon à démontrer ce qu’il veut démontrer, ce n’est pas une démarche scientifique et technique telle qu’on devrait l’avoir », juge Pascal Mauberger. « Il bat en brèche ce qui se fait en Allemagne, au Japon et en Californie. Il dit d’ailleurs des choses choquantes : en Californie, le plan hydrogène aurait brutalement été arrêté. Peut-être, mais depuis 2 ans, un nouveau plan très important a redémarré : 77 stations services vont se construire avec une autouroute de l’hydrogène qui se met en place le long de la côte du Pacifique », analyse le président de l’AFHYPAC.

France Stratégie propose dans son communiqué de presse de « prendre en compte dès le début les enjeux de sûreté et d’acceptabilité presque insurmontables que pose l’usage de ce gaz très volatil et explosif, et perçu comme tel par le grand public ». Mais pour Pascal Mauberger, « on ne peut pas laisser dire des choses comme cela : Il n’y a pas d’accidents hydrogène dans les milieux industriels ». Selon lui, « tous les risques de l’hydrogène sont totalement maîtrisés aujourd’hui ».

Mettre fin aux expérimentations?

Etienne Beeker sonne le glas des démonstrations en cours : celles-ci seraient inutiles, car elles reposeraient sur des technologies non mâtures et non compétitives. Il prône plutôt de réserver les aides publiques pour la R&D sur les électrolyseurs et les piles à combustibles jusqu’à ce que leurs coûts soit divisés par 10. Il est certain qu’avec des piles à combustible à plus de 30 000 euros l’unité, un déploiement massif de la technologie n’est pas encore envisageable. Mais les prix baisseront certainement d’eux-mêmes avec l’industrialisation des processus et l’augmentation des volumes de ventes. Du reste, « l’électrolyse alcaline aujourd’hui est très mature. Il y a des électrolyseurs de plusieurs mégawatts qui alimentent des sites industriels », souhaite corriger Pascal Mauberger.

Là encore, le président de l’AFHYPAC s’insurge. « Biensûr qu’il faut continuer à faire et à financer de la recherche et développement, mais pas uniquement. Contrairement à ce que prône M. Beeker, arrêtons de financer que de la R&D, mais finançons de la démonstration et de la mise en marche », expose-t-il. « Une station service à hydrogène qui fournit 50 véhicules par jour se rentabilise toute seule au prix de l’hydrogène. Pour lancer la filière il faut donc porter la période initiale avec une aide publique et c’est dans ce sens que l’on va oeuvrer », explique-t-il. Le consortium Mobilité Hydrogène France, composé d’industriels français est d’ailleurs en train de finaliser un plan de déploiement d’une infrastructure de stations services d’hydrogène en se basant sur des flottes captives. En développant des flottes captives, comme La Poste y réfléchit actuellement, il serait donc possible d’amorcer la mobilité hydrogène décarbonée posément.

L’électrolyse de l’eau est-elle rentable ?

« Si l’on veut développer de l’hydrogène énergie, ça ne peut être qu’avec l’électrolyse de l’eau, car sinon autant mettre le gaz naturel dans le véhicule directement », rappelle Pascal Mauberger. Actuellement, l’hydrogène produit par vaporeformage du gaz naturel coûte 19 $/MBtu, le gaz naturel coûtant environ 10 $/MBtu sur les marchés européens et 4 $/MBtu sur les marchés américains. Mais lorsque l’on passe à un hydrogène « décarboné », produit à partir d’électrolyse de l’eau, les prix explosent.

En effet, le coût de production de l’hydrogène par électrolyse de l’eau reste environ deux fois plus élevé que par vaporeformage. Mais pour que cet hydrogène soit réellement « décarboné » et « écologique », il faut qu’il soit produit à partir d’électricité fournie par des énergies renouvelables. Lorsqu’il est produit à partir d’éoliennes, dont la production est intermittente, ce coût est de 3 à 8 fois plus élevé, note le rapport d’Etienne Beeker. « Aux conditions actuelles, de l’hydrogène produit par une éolienne dédiée à l’électrolyse reviendrait à plus de 500 €/MWh, soit plus de vingt fois le prix du gaz naturel en Europe. Avec des hypothèses optimistes de, par exemple, 1000 heures de production par an , l’hydrogène produit est plus de dix fois plus cher que le gaz en Europe, et ce coût explose si la durée diminue », peut-on lire dans ce rapport. En élaborant différents scénarios, Etienne Beeker aboutit à des coûts de l’hydrogène variant entre 36 $/MBtu (conditions futures espérées) et 177 $/MBtu.

Mais, là encore, ce raisonnement ne tient pas la route pour Pascal Mauberger. « L’hydrogène coûte plus cher en contenu énergétique que le même mégawattheure en gaz naturel. Mais si vous êtes avec des éoliennes qui sinon ne tourneraient pas, la question ne se pose plus de la même façon : le coût de l’électricité est nul et c’est un surplus de rentabilité de votre éolienne ».

Pour cet expert, la méthode de calculs utilisée pour déterminer les coûts de production de l’hydrogène par électrolyse de l’eau, dans le rapport d’Etienne Beeker, n’est pas acceptable. Si par exemple, vous utilisez un électrolyseur avec de l’électricité éolienne gratuite (en surplus), selon M. Beeker, vous ne pourrez utiliser votre électrolyseur que 500 heures par an et vous devrez donc payer votre hydrogène 102 $/MBtu. Ce n’est pas du tout la réalité, selon Pascal Mauberger, qui s’explique : « Vous n’utilisez pas un électrolyseur dédié que 500 heures par an ! En réalité, vous faites fonctionner votre électrolyseur en base avec l’électricité à prix de marché et lorsque vous avez de la production éolienne en surplus à coût marginal nul, cela vous donne une rentabilité supplémentaire pour votre électrolyseur, ce qui fait baisser le prix de l’hydrogène à moins de 7 €/ kg et moins de 68 $/MBtu aux conditions actuelles ». Dans le cas le plus optimiste considéré, l’hydrogène coûterait donc moins de 36 $/MBtu.

L’hydrogène carburant est-il compétitif?

68 $/MBtu pour les conditions actuelles, cela reste toujours près de 5 fois plus cher que le prix du gaz naturel ! Mais Pascal Mauberger continue à défendre la filière qu’il représente avec force. S’il reconnaît que le prix hors taxes de l’hydrogène est le double, voire le triple de celui des carburants conventionnels à la pompe, il ne se laisse pas abattre. Tous les calculs du rapport de France Stratégie sont réalisés hors taxes, sans la taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TICPE, anciennement « taxe intérieure de consommation sur les produits pétroliers » ou TIPP) !

« Ce que l’on sait aujourd’hui, c’est qu’avec de l’électricité à 60€/MWh, on est capable de produire de l’hydrogène entre 5 et 10 euros le kg dans la station service hors taxe. Il faut 5 kg d’hydrogène pour faire 500 km; donc avec 50 euros vous allez pouvoir faire 500 km, ce qui est équivalent avec ce que vous payez aujourd’hui pour un plein d’essence », affirme-t-il. « A ce stade, il n’y a pas le contenu TICPE, mais c’est un choix politique de savoir si l’on veut taxer cet hydrogène qui, avec l’électrolyse, n’est pas un hydrocarbure ». Et pour cause : lorque vous rechargez un véhicule électrique à batterie, vous ne payez pas non plus la TICPE car cette mobilité est considérée comme décarbonée, sans utilisation de produits pétroliers.

La filière hydrogène est d’ailleurs actuellement en discussions avec les instances nationales et européennes sur ce point. « Avec la taxe de vente, mais sans la taxe de produits pétroliers, l’hydrogène peut se vendre à parité avec le diesel », conclut Pascal Mauberger.

Comment voir le futur de l’hydrogène ?

Pour Pascal Mauberger, la filière hydrogène a tout son rôle à jouer dans la transition énergétique française et mondiale. De nombreuses démonstrations pilotes devraient avoir lieu entre 2015 et 2020. « Entre 2020 et 2030, les marchés commenceront à décoller en volume et dès 2030, les volumes devraient être industriels », prévoit-il.

En découvrant ce rapport, la filière hydrogène semble donc choquée. Pourtant, elle avait été consultée pour son élaboration. Pascal Mauberger reconnait d’ailleurs avoir été interrogé, mais ne veut en aucun cas être associé à ses raisonnements et conclusions. Evidemment, Pascal Mauberger prêche pour le développement de la filière qu’il représente. Mais à la vue de ses arguments, il serait néanmoins bon que le Gouvernement ne tire pas de conclusions hâtives et n’enterre pas la filière hydrogène sur les bases de ce seul rapport. Il serait judicieux que la filière hydrogène lui fasse parvenir au plus vite ses propres analyses économiques pour avoir une autre base de réflexion, sûrement plus optimiste… La troisième révolution industrielle voulue par Jeremy Rifkin est plus que jamais menacée.

Auteur : Matthieu Combe, fondateur du webzine Natura-sciences.com


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