Dans son numéro du 4 novembre, Cash investigation (France 2) s’intéresse à nos téléphones portables. Comment sont-ils fabriqués ? Quelles sont les conditions d’extractions des minerais ? Bienvenue dans le monde merveilleux de nos portables.

cash investigation téléphone portable

Dans la mine de tantale, 3000 mineurs se relaient. Cash Investigation

Pour commencer, Cash Investigation nous livre une petite information insolite : 1,8 milliards de téléphones portables se vendent chaque année. Au final, « Il y a plus de portables sur Terre que de brosses à dents« . Et ce business est très rentable pour les marques. En moyenne, elles ne dépensent que 2,38 euros par téléphone pour la main d’oeuvre. Hors prix marketing, Samsung ferait 307 € de marge pour le Galaxy S4 et Apple 340€ pour l’Iphone 5S.

Au cours de cette enquête, l’équipe de Cash Investigation fait embaucher un activiste de l’ONG China Labor Watch pour filmer une usine d’assemblage de téléphones portables en caméra cachée. Ils découvrent ce qu’ils redoutaient : plusieurs enfants de moins de 16 ans, travaillent jusqu’à 13 heures d’affilée, même la nuit, pour 70 centimes d’euro l’heure. Ils n’ont que deux jours de repos par semaine. Le travail se fait à la chaîne : ils doivent vérifier jusqu’à 600 écrans par heure.

Cette usine fournit Huawei, le 3e fournisseur de portables au niveau mondial. Mais aussi Tinno (Wiko en France) et Alcatel one touch. Le Président de Wiko a été le seul à répondre aux demandes d’interview d’Elise Lucet. Il reconnait travailler avec environ 400 fournisseurs et ne pas avoir encore les moyens de vérifier l’ensemble de ces usines. Une démarche d’audit serait en cours, et il condamne fortement ce travail d’enfants. Le Président d’Huawei est plus que méprisable dans ce reportage et fait la sourde oreille lors d’une confrontation réussie d’Elise Lucet. Du côté d’Alcatel One Touch, aucune réponse.

Mais pourquoi embaucher des enfants? Plusieurs interviewés confient simplement que les enfants sont plus faciles à contrôler, plus disciplinés et, évidemment, coûtent moins cher. De plus, ils ne mesurent pas les risques.

Comment est extrait le tantale ?

Un téléphone portable est composé de plus de 300 pièces. L’écran est composé d’aluminium d’Australie, les soudures du circuit imprimé d’étain de Malaisie, les fils conducteurs de cuivre du Chili et la batterie de lithium de Bolivie. Mais il y a deux minerais qui posent particulièrement problème : le tantale (coltan) des condensateurs extrait en République Démocratique du Congo (RDC) et le néodyme des aimants extrait en Chine.

80% des réserves mondiales de tantales sont situées en RDC. Dans une mine visitée au Nord-Kivu, 3 000 mineurs extraient ce minerais des fonds de la Terre. Ils travaillent 12 heures par jour pour 5,5 euros. Là encore, des enfants travaillent. Durant le tournage, le message passe à tous les contre-maîtres « Fais sortir tous les enfants et les femmes enceintes de la mine« . Devant les caméras, nous les voyons se cacher derrière des arbustes ou des tas de cailloux.

Travailler dans ces mines est dangereux, avec plusieurs morts dénombrés chaque mois. La majorité des mines de la région appartiennent à la société MHI. AVX, société spécialisée dans les condensateurs, reconnait s’approvisionner en tantale dans ces mines de MHI pour fournir la maison mère de Blackberry, mais aussi Motorola et Nokia.

Selon les mineurs, aucun représentant de ces marques ne vient sur place. « Si Nokia vient ici, cela devient officiel« , analyse le docteur de l’hopital. En ne venant pas, ils font la politique de la sourde oreille et cachent la réalité à leurs clients. « Je n’ai pas vu, je n’ai pas entendu, donc je ne suis pas responsable« , ironise-t-il.

Les « minerais de sang », du tantale extrait par les rebelles

Les fabricants de portables ont leur part de responsabilités dans la guerre en RDC qui a déjà fait entre 3 et 5 millions de morts. L’enjeu de cette guerre est le contrôle du sous sol congolais. Des entreprises asiatiques achètent illégalement des minerais aux rebelles qui contrôlent les mines.

Parmi les plus gros acheteurs, on trouve la société King Wood, domicilié à Hong Kong. Il s’agit d’une société écran : Impossile de savoir qui se cache derrière. La seule société identifiable est « China national non ferrous », l’un des fournisseurs d’Apple. Officiellement, la marque indique ne plus travailler avec ce fournisseur depuis 2010.

En 2010, Barack Obama oblige les multinationales à révéler si leurs produits contiennent des minerais de sang. Cette loi s’applique progressivement aux Etats-Unis. En mars 2014, la Commission Européenne a proposé le même réglement, mais la chasse sera volontaire et non obligatoire. Les entreprises ont le choix d’être « responsables » ou non. Etrange.

Sur ce sujet, lire aussi : Contrer l’extinction planétaire des grands singes

Comment est extrait le néodyme?

Le plus grand scandale écologique concerne peut-être le néodyme. Celui-ci a fait des centaines de victimes et pollué toute une ville. 97% de la production mondiale se fait à Baotou dans le nord de la Chine.

Bains d’acides, de métaux lourds, soude… L’extraction d’une tonne de néodyme entraînerait la fabrication d’une tonne de déchets et le rejet de 75 000 litres d’eau polluée. Un lac de déchets s’étend sur 11 km2 ; 600 000 tonnes de déchets y sont déversés chaque année et l’ensemble de la zone est devenue radioactive. Une centaine de caméras et un mirador quadrillent la zone. Lorsque l’équipe enquête s’approche un peu trop du lac, elle se fait arrêter par les services secrets Chinois. Ils leur demandent d’arrêter leur reportage. « C’est très important pour la Chine, c’est totalement confidentiel« , déclarent-ils.

Relâchés, ils sont pris en filature par les services secrets chinois pour vérifier qu’ils ne retournent pas sur place. Ils parviendront à les semer une première fois et à faire un prélèvement d’eau de la nappe phréatique. Les analyses montreront la présence d’arsenic, lithium, manganèse, strontium, chlorures, uranium, sulfates en quantités supérieures aux limites autorisées. Ils seront à nouveau arrêtés, avant de rentrer en France.

Sur ce sujet, lire aussi : Terres rares, production et consommation à gogo

Personne ne veut répondre ?

Nokia appartient désormais à Microsoft. L’équipe de Cash Investigation se rend à une conférence de presse réalisée par Bill Gates à l’occasion de Solidays. Comment Microsoft peut-il s’approvisionner dans cette mine qui autorise le travail d’enfants? Il ne répondra pas.

Tout au long de ce reportage, les grandes marques préfèrent tourner le dos aux questions qui dérangent. C’est plus rentable pour elles. Car si elles faisaient leurs audits correctement, cela augmenterait leus coûts de prodution et donc leurs prix de vente. Ils estiment donc n’avoir aucun intérêt à le faire.

L’entreprise Baogang, qui extrait le néodyme, fournit toutes les grandes marques. Digital Europe, représentant de Sony, LG, Apple, Blackberry, Huawei et Nokia en Europe, finira par répondre. Le Président de Digital Europe dit qu’il ignorait ces différentes pollutions et que les entreprises doivent contrôler leurs chaînes d’approvisionnement. Il s’engage pour le secteur à changer ses pratiques. Mais depuis, aucune marque ne semble avoir cessé de travailler avec Baogang.

Au final, comment agir? Après le scandale des baskets Nike fabriquées par des enfants dans les années 1990 et face aux manifestations, les industriels ont dû revoir leurs process. Il faut faire de même à présent avec les téléphones portables. Le fairphone est le premier téléphone qui se veut « éthique », montrant une prise de conscience pour de meilleures conditions de fabrication. Pour agir, vous pouvez aussi recycler vos anciens téléphones portables, appeler le service client de votre fabriquant de téléphone et ne pas en changer tous les 6 mois !

Auteur : Matthieu Combe, fondateur du webzine Natura-sciences.com


La rédaction vous conseille aussi :