La Société des Amis des Forêts de Halatte, Ermenonville et Chantilly (SAFHEC) défend la forêt contre de multiples menaces. Elle milite pour une restauration des équilibres faunistiques naturels (principalement pour le cerf et le sanglier), en ajustant le nombre d’animaux tués au plus près de leur situation écologique. Elle lutte contre la fragmentation écologique des massifs forestiers par les grillages et les axes de communication. Elle tente, enfin, de défendre l’ensemble de la biodiversité dans une région où la verdure est partout, mais où les équilibres naturels ont du mal à résister.

forêt de l'oise

Cerf en forêt de Chantilly © Irish21

« Le cerf est le baromètre de la forêt. Quand il va bien, les autres animaux vont bien en général », confie d’expérience Bruno Quignot, président de la SAFHEC. Le cerf est en effet un baromètre à plusieurs égards. Occupant des territoires pouvant atteindre 10 000 hectares, il est présent partout en métropole et se déplace au gré de ses besoins biologiques sur des distances de 8 à 15 kilomètres. Il se reproduit suffisamment s’il atteint son seuil minimal de brassage génétique situé entre 400 et 500 individus.

C’est le paradoxe des forêts de l’Oise. Ces massifs, très prisés par la chasse à courre depuis le XVIIe siècle, sont percés de grands carrefours reliés par de longues avenues rectilignes. La circulation y est aisée pour tous, sauf les animaux, dont le cerf, qui se fait de plus en plus rare.

L’agriculture et la chasse, armes anti biodiversité

Aujourd’hui, beaucoup d’animaux y sont menacés. Par exemple, le perdreau est victime de l’enrobage des semences. Celles-ci sont en effet souvent recouvertes  de substances nutritives ou d’insecticides/herbicides pour favoriser leur germination et éviter qu’elles soient mangées par les animaux. Ces substances sont souvent mortelles pour les animaux qui les consomment.

Selon la LPO, les semences enrobées déciment les invertébrés, qui sont « entre 10 et 33 000 fois plus sensibles que les vertébrés à ces poisons ». Les abeilles et les oiseaux subissent le même sort. Selon l’association, les populations d’oiseaux soumises à l’agriculture intensive ont ainsi chuté de 30 %.  « Les semis directs de Monsanto ont permis de ne plus labourer. C’est bon pour le sol. Le problème, c’est que tout est traité au Roundup pour désherber. » Aujourd’hui, les méthodes évoluent un peu. Certains cultivateurs replantent des haies dans leurs champs, comme sur la plaine de Barbery. D’autres ne laissent plus les terres à nu, pour favoriser la biodiversité et améliorer la richesse des sols.

La fédération des chasseurs de l’Oise participe aussi à la réintroduction des perdreaux. Pour mieux les tirer ensuite. Il se produit le même phénomène avec les sangliers, quand des chasseurs dispersent des épis de maïs (dont les ongulés raffolent) dans la forêt afin de les attirer et favoriser leur reproduction. Les sangliers n’ont ainsi plus de période de rut et se multiplient tout au long de l’année. Le prétexte idéal pour les chasseurs qui peuvent chasser davantage. Bruno Quignot, bien que chasseur, n’oublie pas les lois de la nature. « Le prédateur naturel du sanglier, c’est le loup. C’est ce que j’observe depuis plus de 30 ans dans les Carpates polonaises. Là-bas il y a encore des loups et aucun problème avec les sangliers », affirme-t-il. C’est également ce qui se passe avec les faisans vénérés à Raray, dans l’Oise. Ils sont importés pour être tirés parce qu’il n’y a plus de faisans sauvages. C’est une chasse artificielle dont le seul objectif est le loisir.

Les cervidés, quant à eux, continuent d’être chassés alors que leur population ne cesse de baisser. Pour le massif d’Halatte, la situation est d’un niveau équivalent aux années 1970, où la forêt commençait seulement à se relever des ravages de la guerre de 1940. Le quota de la saison 2012/2013 a été fixé à 43 animaux, alors que la SAFHEC demandait un plan de chasse « ZERO » pour ce massif. C’est mieux que lors de la saison 2010/2011 qui avait connu une chasse de plus de 250 animaux. Toutefois, ce chiffre traduit la domination du lobby de la chasse, incarné par la Commission départementale de la chasse et de la faune sauvage (CDCFS) et la Fédération des chasseurs de l’Oise (FDCO).

Dans une lettre au préfet de l’Oise, la SAFHEC rappelle l’enjeu de la sauvegarde du cerf élaphe, celui qui peuple les forêts de la région, et demande de ne pas lui attribuer les problèmes rencontrés avec les sangliers. Cette année, l’absence de glands a en effet poussé les sangliers à s’introduire dans les cultures pour se nourrir. L’association rappelle que le cerf atteint un taux annuel de prolificité de l’ordre de 20 % tandis que celui du sanglier se situe aux alentours de 150 %. Le cerf demeure un herbivore strict alors que le sanglier est omnivore et parfois nourri par les chasseurs, comme indiqué plus haut. Le cerf se cantonne aux habitats naturels et ne déplace qu’au sein de corridors écologiques large et peu anthropiques, alors que le sanglier s’accommode davantage de la présence humaine.

Fragments de nature morte

La chasse de loisir, la disparition des prédateurs et les pratiques agricoles sont responsables de la déroute de la biodiversité, animale et végétale. Mais une autre menace pèse sur les écosystèmes de l’Oise : ce sont les plantes invasives. La biodiversité indigène se retrouve concurrencée par ces espèces, en tête desquelles le Prunus Serotina. Cet arbre, originaire d’Amérique du Nord, qui se propage par le système racinaire, a envahi une partie de l’Europe, dont 90 % de la forêt de Compiègne. Implanté volontairement par l’Homme au XVIIe siècle pour l’ornementation et dans l’espoir de faire commerce de son bois, il est resté inexploité. Depuis une quarantaine d’années, il est devenu très virulent, profitant de la fragilité des écosystèmes forestiers fragmentés. La SAFHEC mène des campagnes d’éradication du Prunus Serotina en forêt de Chantilly, envahie également par le rhododendron. Les pratiques agricoles, par l’utilisation de pesticides comme le Roundup, peuvent favoriser les plantes envahissantes. Ces dernières s’adaptent et deviennent très difficiles à combattre. « Au fil du temps le chiendent est apparu dans les champs et plus rien ne le tue maintenant, il s’est adapté », déplore Bruno Quignot.

Dans la forêt, c’est la fragmentation des parcelles qui participe à la perte de biodiversité. Elle limite le brassage génétique, les espèces végétales et animales se fragilisent. Les aménagements forestiers menés par l’ONF nuisent à la forêt. Les parcelles de monoculture comme les hêtraies sont en fait des pépinières qui n’ont plus le rôle écologique d’une forêt naturelle. Ces mêmes parcelles sont ensuite grillagées afin de protéger les jeunes pousses des animaux. « On n’est pas contre toutes les coupes rases, elles permettent un renouveau de la végétation. Mais nous sommes contre la pose systématique de grillages, se défend Bruno Quignot. Faire du taillis, pas de problème mais grillager non, parce que les animaux ne passent plus. »

Mardi 8 janvier 2013, une biche et un cerf se sont tués en percutant les grillages dans une forêt de l’Oise. « Les ongulés ont une perception avant tout olfactive des espaces dans lesquels ils vivent », explique au Monde Vincent Vignon, naturaliste et fondateur d’un bureau d’études spécialisé en écologie. Or une partie de ces repères olfactifs, les odeurs dégagées par les roches, par certains sols ou par l’humidité, est immuable. Les animaux peuvent se caler sur eux pour établir leurs voies de déplacement. Lesquelles, transmises des adultes aux petits, finissent par constituer une « mémoire collective » propre à ces groupes d’ongulés. Si les grillages sont posés sur des coulées (chemins empruntés par les hardes de cervidés) les animaux qui les percutent meurent. Les suivants font alors demi-tour et foncent d’instinct, quels que soient les obstacles sur leur parcours. Les rabatteurs peuvent être renversés par les animaux en panique.

La fragmentation confine les animaux et limite le brassage génétique. C’est le cas en Allemagne, où l’analyse génétique de 18 cerfs parmi 50 d’une population isolée depuis 30 à 40 ans par des routes en Allemagne, a montré une perte de diversité génétique de 7 % environ à chaque génération. C’est 7 fois plus que chez la population voisine dont elle est originaire.

La fragilisation de l’espèce tient aussi à l’absence de la prédation naturelle qui empêche la sélection génétique. Les prédateurs chassent en priorité les individus défaillants, par instinct de facilité. Ils opèrent un tri où seuls les plus aptes s’en sortent. Ce qui n’est pas forcément le cas du chasseur, qui recherchera un trophée ou la viande d’un animal en bonne santé.

Au train où vont les choses…

Les grillages fragmentent les forêts de l’intérieur, mais les forêts elles-mêmes sont scindées par des aménagements, en particulier les axes communication, routes et voies ferrées. Problème illustré par le projet de ligne à grande vitesse entre Roissy et Amiens, et qui doit passer par les forêts de l’Oise. La voie ferrée existante coupe sur toute sa longueur le seul biocorridor qui permet à la faune de circuler en forêt de Chantilly. Les associations locales, dont la SAFHEC, souhaitaient la réalisation d’un passage supérieur de très grande largeur au niveau d’Orry la Ville. Au début, ce projet prévoyait la création d’une 4e ligne. Lors d’une réunion en juin 2012 à Amiens, celle-ci a été abandonnée.

Bruno Quignot dénonce la mauvaise volonté de la SNCF : « La SNCF nous arnaque, parce que si elle avait prévu une quatrième voie entre Orry-la-Ville et Chantilly,  elle aurait été obligée de construire un écopont. Pour s’en dispenser, elle prévoit d’augmenter le trafic des voies existantes de 40 %. »

Le projet présente trois tracés possibles au nord du Val-d’Oise (département qui refuse le projet) dans le secteur de Survilliers-Louvres-Vémars. Dans un rapport d’analyse, la SNCF indique que les deux tracés sont néfastes pour la continuité écologique. Le passage sud traverserait un territoire très fragmenté et le passage nord perturberait la circulation de la faune, en particulier les chevreuils.

Auteur : Christofer Jauneau, contribution volontaire

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