Historiquement le progrès technique et technologique a permis de créer davantage d’emplois à long terme qu’il n’en supprimait à court terme. L’opposition entre les machines et les hommes n’avait dès lors pas lieu d’être. Les changements récents dans la nature du progrès technique et technologique d’un côté et la dégradation de la biosphère de l’autre bouleversent la relation des hommes aux machines, avec la perspective bien réelle d’une précarisation massive du facteur travail au 21ème siècle.

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Depuis Les Temps modernes de Charlie Chaplin, les machines ont remplacé les hommes dans de nombreuses usines

Qui se rappelle des poinçonneurs de tickets dans les bus et métros parisiens ? Pour s’en souvenir, il faut être né un peu avant 1973, lorsque la généralisation du ticket à bande magnétique sonnait définitivement le glas d’une profession vieille de 75 ans. Une fois n’est pas coutume, la machine avait remplacé l’homme. Déjà en 1811-1812, à l’aube de la révolution industrielle, les « luddistes », ces artisans tondeurs et tricoteurs sur métiers à bras de Grande-Bretagne, s’étaient-ils violemment opposés à leurs employeurs et manufacturiers qui favorisaient l’emploi de machines, et notamment le métier à tisser. Aujourd’hui encore, le sort des caissiers et caissières de supermarchés, ou encore celui des hôtes et hôtesses des aéroports contrôlant les billets des passagers avant leur embarquement, est là pour nous rappeler que les machines n’ont pas fini de remplacer les hommes…

Dans un célèbre essai paru en 1930 et intitulé Perspectives économiques pour nos petits-enfants, John Maynard Keynes avançait que « nous sommes atteints d’un nouveau mal, dont certains lecteurs ne connaissent peut-être pas encore le nom – le chômage technologique. Il désigne le chômage causé par la découverte de procédés nouveaux qui économisent la main d’œuvre alors que la découverte de nouveaux débouchés pour celle-ci s’avère un peu plus lente ».

Une croissance de moins en moins génératrice d’emplois

Une question se pose d’emblée : le progrès technique et technologique et la hausse des gains de productivité qui l’accompagne génèrent-ils davantage d’emplois qu’ils n’en détruisent ? Pour beaucoup, il suffit de s’en remettre à l’histoire économique pour répondre par l’affirmative. Sans sous-estimer le rôle incontournable de l’énergie au service du progrès technique, avec l’exploitation du charbon puis du pétrole, la révolution industrielle au 19ème siècle (machine à vapeur, électricité, etc.), puis l’émergence des technologies d’automatisation au 20ème siècle ne sont-elles pas à la source de la formidable croissance que le monde a connue depuis l’ère préindustrielle ? Le progrès technique générerait ainsi plus d’emplois à long terme qu’il n’en supprimerait à court terme, principalement parce qu’il conduit à une augmentation des gains de productivité : soit à travers une baisse des coûts unitaires de production, soit à travers une augmentation des cadences, soit, enfin, à travers une augmentation de la fiabilité (moindre risque de défaillance). Ces gains de productivité se traduisent par une augmentation des profits des entreprises et une augmentation de la demande (pour des produits moins chers).

La croissance anémique qui prévaut depuis plusieurs années dans la plupart des économies avancées (d’aucuns parlent de « stagnation séculaire ») tendrait cependant à montrer que le progrès technique perd de sa superbe dès qu’il s’agit de prouver ses effets sur les gains de productivité, la croissance et, in fine, l’emploi. Alors même que l’énergie reste aujourd’hui abondante et peu chère, la croissance serait devenue plus « pauvre » en génération de nouveaux emplois. Pour beaucoup, cela tient au fait que les « grandes innovations » (électricité, automobile, etc.) seraient derrière nous et que les innovations récentes relèveraient davantage d’une logique de progrès incrémental (les voitures sont moins gourmandes en énergie, les LED consomment beaucoup moins d’énergie que l’ampoule à incandescence, etc.). Quant à la grande vague de développement des technologies de l’informatisation et de la communication (NTIC) à partir des années 1990, elle ne contribuerait pas à générer autant de gains de productivité que les « grandes innovations ». Pour d’autres, plus optimistes, tels que l’économiste français Philippe Aghion, la révolution des NTIC provoque bel et bien une augmentation des gains de productivités, mais ses effets seraient tout simplement plus difficiles à mesurer. Cela dit, certains experts n’hésitent pas à avancer que les NTIC, et désormais l’intelligence artificielle, en viendraient même à menacer les cols-blancs, comme l’automatisation autrefois avait remplacé les cols bleus. Des juristes aux consultants de cabinets de conseil, en passant par les professeurs d’université, les NTIC seraient en passe de bouleverser des professions jusqu’à présent considérées comme préservées de la menace du chômage technologique. C’est ce qu’avancent Richard Susskind et Daniel Susskind dans The Future of the Professions, comme le révélait récemment The Economist. L’émergence du Big Data et les algorithmes toujours plus sophistiqués menaceraient par ailleurs n’importe quel métier présentant un certain nombre de tâches répétitives.

La dégradation de la biosphère change la donne de la corrélation positive entre progrès technique et emploi

Faut-il en conclure que le chômage technologique serait sur le point de prendre une ampleur sans précédent et qu’ « en fin de compte, l’humanité serait en train de résoudre le problème économique » (entendu au sens de la lutte pour la subsistance) comme l’avançait Keynes ? Nous soutenons non seulement que la problématique du chômage technologique pourrait prendre une ampleur sans précédent, mais aussi que le problème économique au sens keynésien du terme est loin d’être résolu.

S’agissant de la résolution du problème économique, l’un des présupposés de Keynes en 1930 était que « dorénavant nous ne devons pas attendre d’accroissement important de la population ». Or, non seulement celle-ci a explosé depuis 1930, mais deux milliards d’êtres humains doivent encore s’inviter à la table du repas mondial d’ici à 2050 (soit à peu près autant qu’à l’époque où Keynes rédigeait son essai). Et cela, alors que 800 millions de personnes dans le monde sont encore en proie à la faim. A juste titre, on pourra rétorquer que le gaspillage alimentaire (de l’ordre de 25% de la production agricole mondiale), couplé aux déséquilibres nutritionnels entre les pays du nord (où l’obésité est parfois endémique) et les pays du sud (où la sous-nutrition peut être chronique), font que la problématique de la faim dans le monde est essentiellement la résultante de choix politiques et économiques désastreux. Néanmoins, l’agriculture mondiale est à un tournant : à l’aube d’une intensification des problématiques environnementales et climatiques et alors que les régimes alimentaires mondiaux deviennent, en moyenne, de plus en plus carnés, la lutte pour la subsistance est loin d’être assurée.

Revenons-en désormais à la problématique du chômage technologique qui nous intéresse tout particulièrement ici. Le raisonnement de ceux qui avancent que le progrès technique et technologique crée toujours davantage d’emplois sur le long terme qu’il n’en détruit à court terme ne tient que parce que les économies ont la capacité à croître et à générer de nouveaux pans d’activités dans lesquels viennent se déverser une main d’œuvre nouvelle ou à « recycler ». Le progrès technique et technologique nécessite en effet d’accroître toujours plus les « détours de production » (qui passe par la création de nouveaux besoins par exemple) pour absorber une main d’œuvre augmentée (et d’autant plus qu’il y a de la croissance démographique). Or c’est là que le bât blesse. L’aggravation des problématiques environnementales et climatiques mettra d’elle-même un frein – sans doute plus brutal que doux – à la « croissance à tout prix » (en présupposant qu’un découplage entre croissance et dégradation de la biosphère est physiquement impossible). Et si une certaine schizophrénie peut être observée à l’approche de la COP21 en appelant, d’un côté, à un accord historique sur la limitation de la croissance des émissions de gaz à effet de serre et en encourageant, de l’autre, à libéraliser les verrous de la croissance mondiale, c’est bien parce que « des productions superflues ou même nuisibles sont légitimées par le travail qu’elles fournissent à la population », comme l’écrit Jean-Pierre Dupuy dans L’Avenir de l’économie. L’obsolescence programmée des innovations, qui n’a cessé de s’accélérer au cours des dernières décennies, s’inscrit dans cette logique.

Vers une précarisation du facteur travail

Nous soutenons que la conjonction du progrès technique et technologique et d’une croissance atone fait peser la menace d’un chômage technologique « à durée indéfinie » ou celle d’une précarisation massive du « facteur travail ». Partant du constat que la croissance mondiale verra nécessairement son souffle coupé par la dégradation de la biosphère (ou en adoptant le raisonnement que la croissance mondiale ne peut être poursuivie sans mettre en péril la survie de l’humanité), le déversement de la main d’œuvre dans de nouveaux pans de l’économie ne sera en effet plus tenable ou possible. Tout du moins, sera-t-il rendu progressivement de plus en plus difficile. Le chômage technologique passe donc d’une « durée définie » (le temps que les nouveaux débouchés permis par le progrès technique apparaissent) à une durée indéfinie. Le progrès technique et technologique se trouvera dès lors en concurrence frontale avec le facteur « travail ».

Pour créer davantage d’emplois dans des économies n’observant pas un rythme de croissance suffisant (notamment pour pallier aux besoins de la croissance démographique), le facteur travail doit immanquablement gagner en « compétitivité » face aux machines. En d’autres termes, cela signifie un risque de précarisation du travail, sous toutes ses formes, à commencer par un abaissement de la rémunération du « facteur travail ». En mai 2015, devant la hausse des salaires roumains, Renault annonçait par exemple vouloir accélérer l’automatisation de son usine de Pitesti, en portant le taux d’automatisation de 5% à 20% d’ici à cinq ans. Dès lors, le risque est grand de devoir arbitrer toujours plus entre suppressions d’emplois nettes et paupérisation du facteur travail. Dans tous les cas, l’économie mondiale s’en trouvera fortement impactée puisque la demande, qui constitue son principal moteur, sera fortement réduite, quel que soit l’arbitrage. Quant à la condition des femmes et les hommes, elle prendrait un triste chemin.

Cela nous amène à une dernière observation. Celle que l’époque actuelle est marquée par l’accélération des innovations techniques et un processus de « destruction créatrice » vertigineux, justement permis par la révolution des technologies de l’information et de la communication. Pour le philosophe Hartmut Rosa, la modernité toute entière semble ainsi tournée vers la satisfaction de la « machine de l’accélération ». Un phénomène qu’il décrit dans son essai Aliénation et accélération et qui nourrit selon lui de nouvelles formes d’aliénation sociale, qui entravent la réalisation d’une « vie bonne ». Cette accélération de l’innovation menace par ailleurs les entreprises, notamment parmi les plus établies d’entre elles. Celles-ci ont moins de temps pour rentabiliser leurs innovations, et elles peuvent désormais faire face à des concurrents sortis de nulle part, dotés de structures de coûts plus agiles et légères. Or avec elles, c’est le régime salarial (et les protections sociales qui l’accompagnent) qui s’en trouvent menacé.

Le progrès technique est-il donc au service du bien-être et de l’amélioration de la condition humaine ou contribue-t-il au contraire à développer une forme d’asservissement, voire d’aliénation comme le soutient le philosophe allemand ? Selon que l’on se situe dans le passé ou dans le futur, les réponses peuvent varier. Mais une chose est sûre, le « facteur travail » est à la croisée des chemins. Et quel que soit son avenir, il ne faudrait pas oublier deux fondamentaux. D’une part, à devenir trop précaire, le travail peut lui aussi être aliénant. D’autre part, l’absence de travail pourrait bien conduire à la « misère des hommes ». Keynes, toujours dans son essai de 1930, se souciait justement de l’impact de la résolution du problème économique sur le bonheur des hommes : « il n’y a pas de pays et pas de peuple, à mon avis, qui puisse envisager un âge de loisirs et d’abondance sans appréhension ».

Si les hommes souhaitent améliorer leurs conditions, le progrès technique et technologique et le facteur travail devront donc cohabiter encore longtemps. Si possible, en mettant le premier au service du second. En ce début de 21ème, rien n’est moins sûr.

Auteur : Vincent Pichon, spécialiste des questions de développement durable

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