Le transport fluvial représente une alternative intéressante au transport routier mais son développement ne doit pas se faire au détriment des fleuves, qui sont des écosystèmes avant d’être des axes de communication. Le projet de canal Seine-Nord est symptomatique de notre ignorance.

canal seine-nord

Contexte de ce projet qui prévoit la réalisation d’un canal à grand gabarit, long de 106 km, entre l’Oise (Compiègne) et le canal Dunkerque-Escaut (Cambrai). Source : Ministère de l’écologie

Le projet de canal Seine-Nord représente un risque non négligeable pour la biodiversité des cours d’eau concernés : la Seine, l’Oise et l’Escaut en Belgique. Des études ont été réalisées concernant le tracé, l’alimentation en eau, l’impact sur les milieux naturels et l’intégration paysagère. Elles ont évalué les destructions du milieu naturel acceptables face aux avantages que représente le canal ; un rapport bénéfice-risque en somme.

Le projet de canal Seine-Nord rappelle les conséquences du perçage du Canal de Suez. De nombreux  poissons de la Mer rouge se sont introduits en Méditerranée, perturbant cette mer déjà fortement impactée par les pollutions et la surpêche. Les migrations lessepsiennes (du nom du l’ingénieur à l’origine du canal) caractérisent depuis ce temps les déplacements d’espèces rendus possibles par des structures artificielles. C’est le cas notamment de l’ascidie à gorge rouge ou encore du poisson-ange géographe. Si le public n’a pas conscience de ces ravages écologiques, certaines espèces réussissent à se faire connaître : la méduse Rhopilema nomadica, qui a franchi le canal dans les années 1970, peut causer de douloureuses brûlures aux vacanciers. Lors des épisodes de prolifération, il est même nécessaire de fermer les plages.

Un autre risque de migration est celui des polluants chimiques. Les pollutions industrielles et agricoles pourraient se répandre dans d’autres zones grâce au canal. La Picardie, région fortement agricole, a déjà contaminé la plupart de ses nappes souterraines.

Une artificialisation des sols accrue

Le canal menace les territoires qu’il va traverser, par fragmentation des habitats naturels, alors que les routes, les voies ferrées, les clôtures et les zones urbanisées forment déjà un maillage serré. D’après un rapport préliminaire, le canal représente  « 106 kilomètres de long (…), dans un territoire essentiellement agricole. (…) L’emprise globale de l’ouvrage, avec digues, berges et chemins de service, s’établit en moyenne entre 100 et 150 mètres. La superficie globale du projet (y compris les plates-formes multimodales, les réservoirs d’eau et les zones de dépôts de matériaux excédentaires) est de 2 450 ha. (…) 55 millions de m3 de terre seront déplacés dont 30 millions de m3d’excédents à déposer sur des terrains à proximité du canal faisant partie du périmètre du projet et qui seront in fine remis en culture, boisés ou réaménagés à d’autres fins. »

Le canal a pour objectif de faciliter le transport de marchandises et leur traitement entre le nord de l’Europe et la France. Le rapport précise à ce titre que l’ouvrage attirera le long de son tracé des plates-formes d’activité, des industries, de l’emploi. Pour la nature, c’est un projet béton. Pourtant, le Nord-Pas-de-Calais est l’une des régions françaises les plus artificialisées (14,5 % du territoire) présentant la plus faible part d’espaces naturels (seulement 12,3 %). Dans une économie logique et durable, les surfaces agricoles de Picardie constitueraient un garde-manger, encore peu écologique certes, mais à préserver. Surtout dans un contexte démographique et climatique si explosif. Mais ici, les champs ne sont que des terrains à bâtir.

Ce projet met en lumière, une fois de plus, l’impossible cohabitation de la civilisation occidentale avec la nature. « Les vallées de l’Aisne, de l’Oise, de la Somme et de la Sensée forment des ensembles écologiques exceptionnels. Des milieux humides remarquables assurent une richesse faunistique et floristique avec un large panel d’habitats qui génèrent des conditions très favorables pour de nombreuses espèces. Mais les deux premières sont aussi un lieu privilégié du développement des activités humaines ; et ces vallées présentent tous les risques d’une possible évolution conflictuelle. La qualité des eaux, et plus généralement de la ressource en eau, est une problématique considérable puisque ces rivières subissent des pressions parfois énormes tant avec l’exploitation agricole, qu’avec les rejets industriels et les rejets urbains plus ou moins bien organisés… », précise pourtant le rapport.

La topographie de ces vallées en fait des sites à risque quant aux inondations et aux coulées de boue. Le canal accentuerait ces risques  mais tout devrait être réglé par des aménagements, croit-on. Les effets néfastes constatés de ce type d’ouvrages n’empêchent pas les Etats et les industriels d’en envisager d’autres, sous couvert de nouvelles normes et précautions. Tant que l’Homme s’acharnera  à modeler la nature selon son désir, oubliera que le seul besoin des autres espèces est une nature vierge, tant qu’il qualifiera de « développement » la destruction des biotopes, cette cécité écologique caractérisée le fera sombrer.

Le principe de précaution écologique ne pèse pas lourd face aux promesses de développement économique de tels aménagements. Sans la crise économique ni le lobby supposé du Havre pour freiner le projet, le canal serait déjà ouvert. Deux  facteurs bien involontaires de défense de la nature.

Auteur : Christofer Jauneau


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