Riccardo Valentini est directeur de la Division impacts climatiques au Centre Euro-méditerranéen pour les Changements Climatiques, professeur à l’Université de la Tuscia, expert du Barilla Center for Food and Nutrition (BCFN) et Prix Nobel de la Paix 2007 pour ses travaux au sein du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC). Il est actuellement coordinateur des principaux auteurs du chapitre 23 « Europe» du groupe de Travail n°2 sur les impacts du changement climatique pour le prochain rapport du GIEC qui sera publié en mars 2014. Natura Sciences a eu le privilège de s’entretenir avec lui lors de la VIIe Global Conference des Ateliers de la Terre à Evian fin septembre. Retranscription !

Riccardo Valentini

Riccardo Valentini présente le Barilla Center for Food and Nutrition (BCFN). © BCFN

Natura Sciences : Quelles nouveautés y aura-t-il dans  le prochain rapport du GIEC qui, je le rappelle, sera publié en mars 2014 ?

Riccardo Valentini : De façon générale, le travail ne se limite pas à la réduction des incertitudes liées aux impacts du changement climatique mais il y a un grand effort pour étudier l’adaptation qui sera nécessaire. Dans tous les cas nous devrons nous adapter ; il faut se préparer à avoir ce changement climatique. L’adaptation devient l’un des enjeux majeurs. Quel sera le coût de cette adaptation ? La question qui émerge également beaucoup est la question régionale. Les impacts ne sont pas seulement des impacts globaux, mais sont différents en fonction des régions. 2°C supplémentaires au niveau d’un Etat n’aura pas les mêmes impacts suivant les régions car la capacité de réponse sera différente en fonction des infrastructures, de la géographie, etc. C’est un challenge scientifique énorme parce que les incertitudes sont encore plus grandes au niveau régional. Mais il y a eu des progrès avec le développement de modèles régionaux.

Natura Sciences : Le niveau des glaces en Arctique est à son plus bas en septembre 2012. Quels effets cela peut-il avoir ?

Riccardo Valentini : La fonte des glaces est l’un des grands effets du réchauffement. Bien sûr, c’est très grave parce que la fonte crée plus d’eau fraîche, ce qui va avoir des effets sur la température moyenne, la salinité, les mouvements des masses océaniques et modifier le niveau des eaux. C’est très dur de prévoir l’ensemble des effets qu’aura cette fonte.

Natura Sciences : Vous travaillez également sur les questions d’agriculture durable, notamment pour le Barilla Center for Food and nutrition (BCFN). Pouvez-vous nous en dire plus ?

Riccardo Valentini : Le BCFN est un centre de réflexion pluridisciplinaire né en 2009 en Italie et inauguré en France il y a tout juste un an. Il se compose de membres internationaux experts dans leurs domaines, de la politique à la recherche scientifique, en passant par la nutrition, l’économie, la sociologie, etc. C’est une initiative unique, qui se penche sur les grands enjeux liés à l’alimentation et à la nutrition de façon pluridisciplinaire pour apporter des solutions concrètes et en phase avec la complexité des problématiques les plus urgentes au niveau mondial. La mission du BCFN s’articule autour de 4 grandes thématiques. Tout d’abord, l’analyse et la mise en place de recommandations stratégiques pour répondre aux grands défis de demain liés à l’alimentation et à la nutrition. Egalement, l’identification des thématiques fondamentales en lien avec ces grands défis : la santé, l’environnement, la science, l’économie et la sociologie. Ensuite, la publication de recommandations stratégiques qui sont présentées aux autorités publiques. Enfin, un dernier point essentiel de notre mission repose sur l’ouverture de ces thématiques au débat public pour impliquer davantage de parties prenantes et donner ainsi plus d’écho à notre action face aux pouvoirs publics.

 A mon niveau, je travaille sur l’analyse de cycle de vie des produits pour comprendre où agir pour abaisser au maximum les émissions. En Italie, nous travaillons sur des systèmes de calculs qui permettent de donne une équivalence en émissions de CO2 pour 1 kg de produit. Nous le faisons pour les matières premières agricoles parce que notre intérêt est de mieux comprendre les émissions liées à la production agricole. La phase la plus émettrice est celle de production, suivie du transport, puis de  l’emballage et de la transformation. C’est pourquoi nous devons étudier les possibilités pour avoir une autre agriculture de façon à  réduire les émissions. Nous regardons de près la production biologique. Particulièrement, avec de l’innovation, le bio peut être une bonne solution.

Natura Sciences : Donc le bio pourrait être la solution ?

Riccardo Valentini : Oui, absolument ! Cela dépend de ce que nous entendons par « agriculture biologique ». Au niveau de ce que  l’on appelle l’agriculture biodynamique, qui est plutôt une approche romantique en se basant sur les phases lunaires, ce serait plus compliqué. Je pense que l’agriculture bio plus mécanisée basée sur une approche scientifique peut être une bonne solution. Si l’agriculture bio inclut les innovations, elle peut devenir très compétitive en termes de coûts et atteindre les mêmes prix sur les étals que l’agriculture conventionnelle. Et cela sans pesticides ni engrais chimique ! Je pense qu’il y a un grand champ d’améliorations à creuser.

Natura Sciences : Beaucoup de personnes disent pourtant que l’agriculture bio a des rendements trop faibles pour nourrir 9 milliards de personnes en 2050. Vous n’êtes pas de cet avis ?

Riccardo Valentini : C’est un paradoxe actuel qui mène à de mauvaises conclusions. Globalement, nous ne manquons pas nourriture si l’on regarde le potentiel de production. Il y en a assez ! Le problème majeur est qu’il n’y a pas un accès équitable à la nourriture. Un citoyen européen a facilement accès à la nourriture, un citoyen africain plus difficilement. Par exemple, si vous créez de nombreux urbains en Afrique aujourd’hui, c’est un désastre ! Il n’y a aucun moyen de transporter la nourriture des zones rurales vers les zones urbaines et ces personnes mourront de faim. Non pas parce qu’il n’y a pas assez de nourriture, mais parce qu’il n’y a pas de moyens de transports durables pour amener de la nourriture saine. La nourriture pourrira et sera jetée à cause de contaminations, maladies et décomposition naturelle. On pourrait avoir et j’en suis sûr avoir assez de nourriture pour tout le monde et de façon durable, mais cela nécessite de répartir équitablement la production, de faire des investissements dans beaucoup de parties du monde, notamment les zones rurales, et cela demande aussi quelques innovations. En Europe, on est attaché à la qualité lors de la transformation, et on essaye de réduire les impacts de cette transformation. L’Europe pourrait mener cette transition plus que l’Amérique du Nord ou d’autres continents. L’Europe a vraiment une tradition historique liée à l’alimentation. Je dis quelque chose de très provoquant : en gros, il faut plus d’industrie dans le secteur alimentaire, mais c’est vrai ! En revanche, il faut créer une chaîne durable, sans retomber dans les travers du packaging et du marketing.

Natura Sciences : Diriez-vous que vous êtes optimiste ?

Riccardo Valentini : Je suis un optimiste concerné. Je pense qu’être optimiste n’est pas bon. Si vous êtes optimiste, vous laissez les choses aux autres. Mais si vous êtes concerné, vous devez faire attention ! Ce qui fait que je ne suis pas si optimiste est que les choses s’accélèrent plus rapidement que ce que nous pensions donc nous n’avons pas assez de temps. Et les politiques globales ne me rendent pas non plus si optimiste. De par mes fonctions d’observateur, je peux vous dire que les citoyens, les consommateurs et les médias doivent faire changer les choses car ce ne sont pas les politiques qui le feront seuls.

Natura Sciences : Pensez-vous qu’il soit encore possible de trouver un accord international de lutte contre le changement climatique au niveau mondial avant 2015 ?

Riccardo Valentini : C’est très difficile car les gouvernements ne pensent pas vraiment à cela. Les gouvernements prennent des décisions quand tous leurs intérêts convergent. Si certains divergent, ils ne se décident pas. La situation est complexe. Je veux penser que l’élection aux Etats-Unis fera changer les choses si Obama réussit. Son programme initial sera finalisé. Quand il a été élu, il avait un programme environnemental mais il a été bloqué par le Sénat. Habituellement, dans son 2e mandat, comme il ne peut pas être réélu, le Président américain applique réellement son programme. Il y a quelques signaux intéressants qui disent qu’il pourrait y avoir un accord. La Chine a fait quelques propositions, montré de l’intérêt aux discussions. C’est un signe que quelque chose change. La Chine est sérieusement en train de s’intéresser à la croissance verte. Elle a d’ailleurs fait beaucoup d’investissements. Il sera très intéressant de voir ce qui se passera à Doha en novembre suite à l’élection présidentielle et voir si les Etats-Unis envoient un signal. Même s’il n’est pas sûr que la nouvelle équipe du Président soit construite. Mais avant 2015, les positions devraient évoluer.

Propos recueillis par  Matthieu Combe, fondateur du webzine Natura-sciences.com

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