La crise aidant l’émergence d’idées farfelues pour réduire les déficits publics, de plus en plus de gouvernements mettent en vente leur patrimoine naturel ou culturel. La tendance est générale : chaque espace ou bâtiment doit désormais être rentable au risque d’être privatisé. Le documentaire « Europe à vendre », d’Andreas Pichler (73 min) diffusé ce soir sur Arte trace un portrait sans concession de ce nouveau monopoly.

europe à vendre arte

En France, l’hôtel de la Marine a manqué de peu d’être vendu à un investisseur arabe. D’autres monuments sont vendus pour renflouer les caisses. © Arte

L’enquête commence au Tyrol oriental où deux montagnes ont été mises en vente en 2011. Le prix de vente ? 121 000 euros. Lorsqu’une entreprise informatique fait part de son intérêt et de son ambition de renommer les montagnes pour lui donner son nom, les villageois s’insurgent. Ces montagnes feraient parties du bien commun et ne peuvent pas être mises en vente. En découvrant cette aberration, le réalisateur entreprend un tour d’Europe pour évaluer la privatisation en cours des biens publics.

L’état des lieux est stupéfiant : partout en Europe, le patrimoine naturel et culturel est mis en vente par des municipalités, régions et gouvernements pour renflouer leurs caisses. L’obsession néolibérale apparaît alors : il faut mettre un prix sur tout.

Face aux dettes irlandaises et grecques, notamment contractées pour avoir épongé les dettes des grandes banques, des experts représentant la Commission européenne, la Banque centrale européenne et le Fonds monétaire international sont chargés d’auditer la situation économique et l’état des finances publiques de ces pays. Ils sont regroupés au sein de la Troïka.

Des états prêts à tout pour éponger leurs dettes

La Troïka a demandé à l’Irlande d’identifier des biens d’une valeur de 3 milliards d’euros et de les mettre en vente pour éponger ses dettes. L’entreprise forestière publique est alors mise en vente grâce à un bail emphytéotique de 99 ans. Là encore, des milliers de manifestants ont défilé en avril 2013 pour demander l’abandon du projet, criant que la forêt est un bien commun. Face à la fronde, le plan a été suspendu, mais pas abandonné.

En Grèce, la Troïka exige la vente des principales propriétés d’état et un dégraissage massif du nombre de fonctionnaires. Les plus beaux bâtiments historiques pourraient ainsi être vendus à des investisseurs privés étrangers. La Grèce met d’ores et déjà en vente des terres et îles vierges, convoitées par des chaînes du luxe, des promoteurs et des milliardaires. L’une des rares terres vierges de Corfou a été louée pour 99 ans. Le projet serait un complexe hôtelier et l’installation d’un village de vacances de luxe …

Que vend-on en France ?

En France, c’est l’hôtel de la Marine, place de la Concorde, que France Domaine souhaitait céder pour un bail de 99 ans à des investisseurs privés, avant de renoncer face à l’opposition au projet.

France Domaine, responsable de cette éventuelle vente, dépend du ministère du budget. Cette société de services a pour but de céder du patrimoine, quand les charges pour l’état sont trop importantes. L’ensemble des ventes en cours sont mentionnées sur un site Internet dédié : il s’agit de terrains, immeubles, logements, biens d’exception…

Selon la Directrice de France Domaine, l’immobilier représente 8 milliards de dépenses par an pour l’état. Depuis 2004, la politique de cession, a rapporté 5,4 milliards d’euros. 680 millions ont été consacrés au désendettement de l’état ; le reste a été alloué au relogement des ministères. Mais la dette publique s’élève toujours à 2 000 milliards d’euros…

Les vestiges romains deviendront-ils privés ?

En Italie, les monuments historiques sont aussi menacés. Berlusconi envisageait même de vendre l’ensemble du patrimoine naturel et culturel italien dès 2002. La situation semble absurde : au Colisée, la billetterie est gérée par une société privée. Elle empoche 70% du prix du billet, ce qui ne laisse pas assez d’argent à l’état pour restaurer le monument. La restauration sera donc sponsorisée par Diego Della Valle, le PDG de Tod’s pour 25 millions d’euros.

A Berlin, les vestiges du mur de Berlin peinent à être conservés, sous la pression de la spéculation immobilière. A Barcelone, le parc Güell est devenu payant : les riverains ne peuvent plus en profité.

Cette enquête montre à quel point la crise économique menace les biens communs : la forêt, la culture, la nature, etc. Toute chose doit désormais être rentable. Madrid a déjà vendu le nom de ses stations de métro pour quelques millions d’euros. Cette enquête passionnante pose une sombre question : Jusqu’où les états seront-ils prêts à aller pour gagner quelques millions d’euros ?

Bande-annonce d’Europe à vendre


Auteur : Matthieu Combe, fondateur du webzine Natura-sciences.com

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