Près d’un mois après l’incendie de l’usine Lubrizol de Rouen, le Sénat a auditionné le PDG du groupe américain. Ce mardi, les sénateurs attendaient d’Eric Schnur des réponses concrètes notamment sur les causes de l’incendie et les conditions d’indemnisations. Mais ses explications ont souvent peiné à convaincre. Quant à sa volonté de se montrer rassurant, Eric Schnur a encore une fois échoué.

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Eric Schnur se veut rassurant devant les sénateurs. PHOTO//DR

Mardi 22 octobre, 15h30. Eric Schnur, PDG de Lubrizol est accueilli par le groupe de sénateurs chargés d’enquêter sur l’incendie de l’usine de Rouen. Sur cet épisode, de nombreuses questions demeurent encore sans réponse, alors que pompiers et riverains craignent toujours pour leur santé. Les agriculteurs, eux, évaluent leurs pertes à plusieurs dizaines de milliers d’euros. Le défi d’Eric Schnur était donc d’apporter des réponses concrètes pour éteindre ces inquiétudes. Hervé Maurey, sénateur de l’Eure, a rappelé qu’en tant qu’exploitant du site, il est tenu comme premier responsable de l’accident. En ce sens, il lui incombe d’apporter à toutes ces interrogations des éclairages précis.

Par extension, le patron de Lubrizol a dû s’expliquer sur l’origine de l’incendie et sur la dangerosité du panache de fumée. Les sénateurs ont également voulu en savoir plus sur les dispositions prises par Lubrizol en termes d’indemnisations. Dans son propos liminaire, Eric Schnur a rappelé que Lubrizol emploie 8.700 personnes dans le monde. « Ma priorité est d’assurer la sécurité des gens qui travaillent pour nous » affirme-t-il avec une assurance de surface. Pourtant, en soixante années de présence à Rouen, d’autres incidents ont émaillé l’histoire de l’usine. Au-delà des plates excuses maintes fois formulées, les propos du PDG ont parfois sonné faux et creux.

Mais que s’est-il réellement passé lors de l’incendie ?

À cette question, Eric Schnur peine à répondre. Bien qu’il dresse une chronologie des faits, de grandes zones d’ombres demeurent. Il se dit simplement convaincu d’une chose : l’incendie n’a pas démarré à l’intérieur de l’usine de Rouen. Le foyer de l’incendie vient-il alors de chez Normandie Logistique, l’entreprise voisine qui a également été concernée par l’incendie ? Est-ce ce qu’il sous-entend lorsqu’il dit que le départ du feu n’a pas été causé par les activités de Lubrizol ? Lorsque Hervé Maurey pousse le PDG dans ses retranchements, il lui rétorque qu’il n’est pas question pour lui d’incriminer ses voisins. Il soutient juste que le feu a pris en dehors de son usine, point.

Qu’est-ce qui concrètement est à l’origine du départ du feu ? À ce jour, pas de réponse. Eric Schnur dit que les images des caméras de surveillance ne permettent pas de répondre à cette question. Ainsi, le patron se contente de rappeler que le 26 septembre à 2h39 du matin, les pompiers sont arrivés pour éteindre les flammes. Ensuite, vers 5h30, l’entreprise a pris contact avec la DREAL et le préfet afin de prendre les premières dispositions. Il rappelle que 380 produits appartenant à Lubrizol étaient stockés dans les locaux de l’entreprise ainsi que chez Normandie Logistique. Parmi eux, des huiles pour moteurs et des fluides hydrauliques. En clair, Eric Schnur n’a pas dit grand chose de nouveau.

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Eric Schnur ne déplore aucun danger pour la santé

Selon le PDG de Lubrizol, le panache de fumée lié à la combustion de tous ces produits ne représente aucun risque pour la santé. Cependant, les sénateurs voulaient être surs que Lubrizol est effectivement en mesure de le confirmer. Ainsi, la rapporteure Nicole Bonnefoy voulait savoir si l’effet cocktail provoqué par la combinaison des ces produits est sans risque. Eric Schnur lui rétorque que les tests réalisés dans les laboratoires de la firme lui permettent d’être sûr de lui. Il indique que 90% des produits brûlés ont généré du carbone, et que cela est sans risque. Il dit même que les fumées n’étaient pas plus dangereuses qu’un « feu domestique ». Des propos « pas entendables » (sic) pour la sénatrice de Seine-Maritime Céline Brulin.

En effet, l’assertion a ses limites. Les produits de Lubrizol ne sont pas dangereux. Normandie Logistique n’est pas classée Seveso. Donc les substances stockées dans l’entrepôt de Normandie Logistique ne doivent pas être dangereuses non plus. Fin de l’équation pour Eric Schnur. Mais le syllogisme semble tout de même un peu facile. Si l’explication peine à convaincre, c’est parce que le patron ne connait pas la nature de tous les produits stockés chez Normandie Logistique. Au total, 5 253 tonnes de produits chimiques ont brûlé dans l’usine classée « Seveso risque haut », ainsi que 4 252 tonnes de produits chez son voisin Normandie Logistique. Sur ce dernier site, 1 691 tonnes provenaient aussi de Lubrizol, le reste appartenant à d’autres entreprises. Aucun test en laboratoire n’a été effectué pour évaluer l’effet cocktail en prenant en compte ces produits. Donc rien ne permet d’affirmer scientifiquement que les fumées n’étaient pas dangereuses.

Des incertitudes demeurent sur les indemnisations

En plus des inquiétudes pour la santé, de nombreuses entreprises déplorent un manque à gagner suite à l’incendie. Hervé Maurey rappelle que Lubrizol avait parlé d’indemnisations forfaitaires, et souhaite savoir si l’entreprise avait avancé sur ce point. Premiers concernés : les agriculteurs. Eric Schnel répond que Lubrizol travaille actuellement avec la FNSEA pour répertorier toutes les exploitations déplorant des pertes financières. La sénatrice de l’Aisne (Hauts-de-France) rappelle ensuite que la Normandie n’est pas la seule région impactée. Des agriculteurs qui travaillent à « 200-300 kilomètres de Rouen » sont concernés également. À cela, le patron répond qu’il est conscient que l’indemnisation sera compliquée, sans en dire plus.

Encore là, Eric Schnur peine à convaincre. Il compte indemniser les agriculteurs et les entreprises touchées, mais en réalité Lubrizol n’a pas encore identifié toutes les entités à indemniser. L’entreprise est en lien avec la Préfecture pour gérer un fonds qui répondra aux besoins des entreprises. Pour l’instant, elle finance des opérations de nettoyage et les évaluations environnementales. Toutefois, rien ne garantit que les communes qui ont dû faire face à de nombreuses dépenses seront indemnisées. Dans ce sens, aucune enveloppe d’indemnisation n’est définie.Des dispositifs sont en cours de réflexion pour faire face aux besoins les plus immédiats, mais il n’y a pas encore de système d’évaluation global. « Nous ne savons pas quels seront les besoins à long terme mais nous serons là », rassure-t-il.

Auteur : Chaymaa Deb, journaliste du magazine Natura-sciences.com


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