L’Assemblée Nationale a voté une dérogation en faveur de la réintroduction des insecticides néonicotinoïdes pour les plantations de betterave. L’Institut technique de la betterave juge les solutions alternatives inefficaces. Mais 23 organisations montent au créneau pour les défendre. Décryptage.

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Alors que les sénateurs vont bientôt se prononcer sur la dérogation à l’utilisation des néonicotinoïdes pour les champs de betterave, interrogeons-nous sur les pratiques alternatives. PHOTO//DR

Les pucerons ravagent les cultures de betteraves. C’est pourquoi l’Assemblée Nationale a voté en première lecture mardi 6 octobre une dérogation permettant à nouveau l’utilisation de néonicotinoïdes pour les cultures de betteraves. En effet, après leur interdiction en septembre 2018, plusieurs solutions alternatives sont mises en place. Mais elles se sont révélées sans succès pour les planteurs de betterave. Si elle est confirmée par les sénateurs, cette réintroduction des néonicotinoïdes serait valable jusqu’en 2023.

« Cette dérogation est une solution de transition, déclare Vincent Laudinat, directeur de l’Institut technique de la betterave (ITB). On a demandé cette dérogation parce que les solutions alternatives ne fonctionnent pas. » Pourtant, il existe bien plusieurs solutions alternatives aux néonicotinoïdes pour réduire les effets des pucerons sur les betteraves.

La première solution : la lutte par biocontrôle

La lutte par biocontrôle constitue la première des solutions alternatives. Les coccinelles peuvent ainsi jouer le rôle de très bons prédateurs naturels. Une larve de coccinelle indigène peut consommer jusqu’à 50 pucerons par jour. Les larves de coccinelles asiatiques en mangent 100 par jour, selon le site de jardinage Rustica. D’après le même site, les larves de syrphes ne sont pas en reste en terme de résultat contre les pucerons. Ces insectes, de la famille des hyménoptères, en consomment aussi. Elles peuvent tuer jusqu’à 300 pucerons.

Hélène Dorchies, responsable de la communication de l’ITB explique qu’une quinzaine de pucerons peuvent se trouver par plant de betterave. Or, la moyenne d’une parcelle agricole en France est de 63 hectares et chaque hectare compte environ 120 000 pieds de betterave. Il pourrait donc y avoir près de 115 millions de pucerons sur une parcelle. Guy Richard, expert à l’INRAE et président du Conseil Scientifique de l’ITB explique donc que : « La taille des parcelles est telle que les coccinelles ne peuvent pas, à elles seules , réguler la population des pucerons. »

Les cultures mellifères comme intercalaire entre les betteraves

Pour endiguer la mortalité des abeilles par les néonicotinoïdes, l’INRAE a mené des travaux sur des cultures mellifères. Les résultats ont été publiés dans un article du 7 juillet 2019. Le principe de cette deuxième solution alternative : intercaler des plantes entre les plants de betterave.  Ces plantes, comme l’érable plane ou le merisier, visent à réguler l’attrait des pucerons pour les plants de betterave. De plus, ils visent à réorienter les abeilles sur ces végétations qui ne contiennent pas de néonicotinoïdes.

Guy Richard, explique que les résultats ne sont pas probants. « Les scientifiques belges ont fait des essais. Mais nous n’avons pas travaillé assez suffisamment le choix des espèces. Maintenant que nous connaissons mieux le sujet, nous allons étudier avec des spécimens qui ont une floraison très précoce. »

Des solutions inefficaces pour l’ITB

« Les solutions alternatives, chimiques ou non, que nous avons testé ne fonctionnent pas, explique Hélène Dorchies. Par exemple, les coccinelles régulent tout à fait la population de pucerons, mais elles mettent cinq semaines à arriver. Or, ce délai est trop long pour enrayer la maladie. Cependant, un plan de recherche et dinnovation a été lancé avec lINRAE pour en tester dautres. »

« Cest à nous de trouver de nouvelles techniques, de nouvelles approches, complète Vincent Laudinat, directeur de l’ITB. Avec l’INRAE sur des approches paysagères. Et tous ces travaux, nous les fédérons au niveau européen. » 

23 organisations contre la dérogation

Le 15 octobre, 23 organisations – associations environnementales et de défense des consommateurs, syndicats agricoles et apicoles – ont adressé aux sénateurs une note de synthèse sur les conséquences économiques, agronomiques, environnementales et sanitaires d’une telle dérogation. Elles évaluent la dérogation à 27 tonnes de néonicotinoïdes annuelles. De quoi tuer entre 3 et 4 millions de milliards d’abeilles, si les abeilles y étaient directement exposées. Elles proposent donc des solutions économiques et agronomiques pour préserver les emplois et rendre cette filière plus résiliente, sans ré-autorisation des néonicotinoïdes. 

En particulier, ces organisations alertent contre le risque d’apparition de résistances des pucerons verts aux néonicotinoïdes et proposent des pratiques alternatives. La note reprend les justifications de l’agronome Marc Dufumier avancées dans une tribune parue dans le Monde le 21 août. « Ces pratiques […] visent plutôt à pouvoir les côtoyer tout en minorant leur prolifération et leurs ravages. Ces pratiques sont, entre autres, le choix de variétés tolérantes ou résistantes, l’allongement des rotations de cultures, la diversification des espèces cultivées au sein des mêmes terroirs, la plantation de haies vives, de bandes enherbées et d’autres infrastructures écologiques destinées à héberger des insectes auxiliaires tels que les coccinelles, syrphes et chrysopes, aptes à neutraliser les pucerons ». D’autres adaptations, comme le choix de la date de semis, peuvent limiter les attaques de pucerons.  

Les organisations s’interrogent sur le manque de consolidation de ces alternatives par la recherche agronomique ces dernières années. Elles appellent à plus de moyens et à en faire une priorité de recherche. Par ailleurs, certaines zones géographiques étant visiblement peu ou pas touchées par la jaunisse, elles s’interrogent sur la pertinence de s’obstiner à planter de la betterave dans les zones à risque, « l’adaptation d’une culture à un territoire faisant partie des bases de l’agronomie ».

Auteur : Manu Lassabe, journaliste de Natura Sciences


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