Sous l’impulsion de Tran To Nga, Franco-Vietnamienne de 78 ans, un procès inédit contre l’agent orange s’est ouvert au tribunal d’Évry. Durant ce procès, plusieurs entreprises agrochimiques seront appelées à rendre des comptes après avoir fabriqué et commercialisé ce puissant herbicide. Son épandage massif durant la guerre du Vietnam a causé de lourds dégâts sur la santé de millions d’individus.

Tran To nga manigeste contre l'agent orange pour demander justice.
Le collectif Vietnam Dioxine soutient le combat de Tran To Nga contre l’agent orange. PHOTO//Collectif Vietnam Dioxine

C’est un procès inédit qui s’est ouvert ce lundi 25 janvier au tribunal d’Évry (Essonne). Tran To Nga, une Franco-Vietnamienne septuagénaire, se bat contre quatorze entreprises agrochimiques qui ont fabriqué et commercialisé l’agent orange. Face à ces multinationales parmi lesquelles se trouvent Bayer Monsanto et Dow Chemical, elle mène « le dernier combat de sa vie ». Elle souhaite que « la communauté internationale se mobilise pour (établir) l’écocide » provoqué par ce puissant herbicide durant la guerre du Vietnam.

Celle qui vit en France depuis 1992 s’engage vigoureusement dans ce combat aux allures de lutte de David contre Goliath. « Au Vietnam, on a un proverbe :  »quand l’ennemi souille notre territoire, chacun, et même la femme devient combattant ». Dans ce sens, je suis toujours combattante », explique-t-elle.

« Extermination familiale » avec l’agent orange

Entre 1961 et 1971, l’armée américaine utilise l’agent orange pour détruire les forêts dans lesquels se cachaient les combattants communistes. Durant cette période, plus de 80 millions de litres de cet herbicides sont épandus sur les terres vietnamiennes. Au cours de cette période, l’agent orange a causé des effets délétères et irréversibles. En tout, environ cinq millions de personnes auraient été victimes de cette pollution. Et plus de quarante ans après la fin du conflit, les dommages persistent. Tran To Nga, aujourd’hui âgée de 78 ans, n’avait qu’une vingtaine d’années lorsqu’elle a subi la pollution à l’agent orange. Elle était alors engagée dans le camp du Nord.

De cette époque, cette ancienne journaliste garde de lourds stigmates sur sa santé. Ses pathologies sont nombreuses : cancer du sein, tuberculose, taux de dioxine élevé dans le sang. Elle souffre également d’hypertension, de diabète de type 2 et d’anomalies génétiques. Dans sa famille, elle n’est pas la seule à être victime des ravages causés par l’agent orange. Sa fille aînée est morte après seulement quelques mois de vie des suites de malformations. « On transmet ce poison à nos enfants, déplore-t-elle. Je suis la première génération à avoir des séquelles, mes filles elles aussi sont victimes, et maintenant mes petits-enfants ont aussi ces maladies. Rien que dans ma famille, trois générations ont déjà subi ça. »

En effet, les dommages causés sur la santé par cet herbicide se transmettent de génération en génération. Pour Tran To Nga, c’est ainsi une « extermination familiale » qui ainsi s’opère. Et selon la juriste en droit international Valérie Cabanes « 6.000 enfants naissent au Vietnam avec des malformations congénitales ». Puis cette dernière ajoute que la toxicité de l’agent orange est « absolument phénoménale ». D’après elle, sa toxicité serait 13 fois plus importante que celle du glyphosate.

« Écocide » causé par l’agent orange

Selon le Collectif Vietnam Dioxine, Tran To Nga est l’une des seules personnes à pouvoir intenter ce type de procès. Avant elle, très peu de personnes avaient pu intenter ce type de procès. L’association rappelle que la plaignante a subi directement la pollution à l’agent orange durant la guerre du Vietnam. « Un matin dans la jungle vietnamienne, alors que la guerre bat son plein, Nga entend les avions américains au-dessus d’elle puis elle sent une pluie visqueuse s’abattre sur elle. C’est l’agent orange-dioxine » indique l’association. De plus, le procès se tient car la France fait partie des pays où peuvent se dérouler des procès multinationaux.

Dans l’histoire de la justice environnementale, il est possible que ce procès exceptionnel fasse date. Si la responsabilité des entreprises impliquées est reconnue, « la reconnaissance de victimes civiles vietnamiennes créera un précédent juridique », indique Valérie Cabanes. La juriste considère qu’une telle décision contribuera à la reconnaissance du crime d’ « écocide » à l’échelle internationale. À ce jour, seules peu indemnisations ont été versées au nom du préjudice sanitaire causé par l’agent orange. Entre 1987 et 2013, quelques anciens combattants américains, australiens et coréens ont reçu des compensations lors de procès.

Face à ces accusations, le groupe agrochimique Bayer, qui a racheté Monsanto en en 2018, renvoie la faute sur le gouvernement américain. Ainsi, il rappelle que l’agent orange avait « été fabriqué sous la seule direction du gouvernement américain à des fins exclusivement militaires ». La firme en déduit donc que seuls les États-Unis sont responsable, « et non les fournisseurs en temps de guerre, de son utilisation ». À cette allégation, Tran To Nga répond que les États-Unis ont été dupés au sujet de la toxicité du produit. Le tribunal d’Évry devrait rendre sa décision sur ces points le 10 mai 2021.

Chaymaa Deb


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