L’autorisation européenne du glyphosate expire le 30 juin prochain. Classé « cancérogène probable pour l’homme » par le CIRC, classification jugée « improbable » par l’Efsa, la Commission européenne n’arrive pas à prolonger l’homologation du glyphosate au niveau européen. Résumé d’une polémique scientifique et politique, au nom du principe de précaution.

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Le glyphosate est la matière active du Roundup de Monsanto mais est aussi présent dans la composition de 780 produits vendus par plus de 90 sociétés dans le monde. PHOTO//Flickr

Le glyphosate est l’herbicide le plus utilisé au monde, avec environ 800 000 tonnes épandues chaque année. Brevetée dans les années 1970 par Monsanto, cette matière active a été commercialisée sous le seul Roundup de Monsanto jusque dans les années 2000. Tombé alors dans le domaine public, il est aujourd’hui présent dans la composition de 780 produits vendus par plus de 90 sociétés dans le monde.

S’il est principalement utilisé en agriculture, il est également vendu aux jardiniers amateurs. En France, environ 8 000 tonnes par an seraient pulvérisées. Avec son principal produit de dégradation, l’AMPA, il constitue le pesticide le plus fréquemment détecté dans les cours d’eau en France métropolitaine.

La Commission européenne réautorisera-t-elle le glyphosate?

L’autorisation européenne du glyphosate expire le 30 juin prochain. La Commission européenne arrivera-t-elle à mettre d’accord les pays européens d’ici 10 jours? Rien n’est moins sûr. Elle redouble pourtant d’efforts depuis quelque temps : le 8 mars 2016, elle a proposé de prolonger l’homologation du glyphosate pour quinze ans. Elle n’a alors pas obtenue la majorité qualifiée des Etats membres, représentant au moins 65% de la population de l’Union Europénne. Le 19 mai, elle proposait une durée d’homologation abaissée à 9 ans. Nouvel échec. Dans une dernière tentative, la Commission a proposé une autorisation provisoire de la molécule pour 18 mois, le temps que l’agence européenne des produits chimiques (Echa) rende une nouvelle expertise, censée clore le débat. Là encore, la majorité qualifiée n’a pas été obtenue. La France, l’Allemagne, l’Italie, la Grèce, l’Autriche, le Portugal et le Luxembourg se sont abstenus, seul Malte a voté contre. Les vingt autres pays ont voté pour, mais ne représentaient que 52% de la population de l’Union.

La Commission européenne devrait avoir le dernier mot d’ici quelques jours. Selon des informations du Monde, « la Commission pourrait passer outre un vote négatif en comité d’appel et prendre la responsabilité d’une réautorisation provisoire, assortie de restrictions ». Une situation complexe dans un contexte de défiance vis-à-vis des institutions européennes. Mais un soulagement pour les Etats membres qui n’auraient pas à assumer la responsabilité de cette réautorisation.

Une polémique née de deux expertises opposées

En mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (Circ) a classé le glyphosate comme « cancérogène probable sur l’homme ». Quelques mois plus tard, en novembre 2015, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (Efsa) jugeait de son côté le caractère cancérogène du glyhosate « improbable ».

Pour expliquer ces conclusions opposées, précisons que le Circ a entrepris son évaluation en ne se basant que sur des études publiées dans la littérature scientifique évaluée par les pairs. De son côté, l’Efsa a pris en compte ces mêmes études, mais aussi les dossiers présentés par les industriels, dont les données ne sont pas publiques. Par ailleurs, l’Efsa n’a analysé que la substance active, tandis que le Circ se penche aussi sur le glyphosate associé à des adjuvants, évaluation réservée aux Etats membres dans la législation européenne. Sans oublier les accusations de la part des ONG portant sur les conflits d’intérêt au sein de l’Efsa.

Depuis, des agences nationales ont été saisies et, loin d’éclaircir le débat, ne cessent de le compliquer. Pour ne prendre que deux exemples, en février 2016, l’Agence nationale française de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) concluait à un niveau de preuve de cancérogénicité chez l’animal et chez l’homme « relativement limité ». Elle annonçait cependant la mise en place d’un groupe de travail sur les risques liés aux co-formulants. En mai 2016 un groupe d’experts d’un comité commun à l’OMS et à l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) estimait, à partir des mêmes études scientifiques, très peu vraisemblable que le glyphosate soit cancérigène « du fait de l’exposition par le régime alimentaire ».

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Les ONG veulent interdire le glyphosate par précaution

Cette controverse scientifique a vite été récupérée par les organisations environnementalistes qui ont profité de la dispute d’experts pour demander l’interdiction du produit au nom du principe de précaution. Pour Foodwatch, la Ligue contre le cancer et Générations Futures : « Il faut protéger la santé des citoyens et appliquer strictement le principe de précaution inscrit dans nos textes européens et donc ne pas renouveler l’autorisation ». Leur campagne connait un large écho dans l’opinion publique. Une pétition adressée au commissaire européen par ces trois organisations a déjà rassemblé plus de 155.000 signatures.

Pour sa part, une pétition lancée par Avaaz a récolté plus de 2 millions de signatures contre l’utilisation du glyphosate. Une vidéo de l’ONG We move Europe, s’opposant à la réautorisation du glyphosate, a été vue plus de 5 millions de fois sur Facebook. La pétition associée a récolté plus de 270.000 signatures. Enfin, un sondage conduit par l’institut YouGov dans les cinq plus grands pays de l’Union montre que plus des deux tiers des personnes interrogées s’opposent à la réautorisation du glyphosate en Europe.

Les lobbies agissent de toute part

Sans évaluation indiscutable du risque sanitaire, les lobbies veulent pousser la réautorisation du glyphosate à Bruxelles. Le principal, la Glyphosate Task Force, regroupe une quarantaine d’entreprises du secteur – Monsanto, Dow Chemical Syngenta… – qui militent pour renouveler le glyphosate au sein de l’Union. Certains acteurs n’ont pas froid aux yeux et vont même jusqu’à associer le glyphosate à l’agroécologie. Pour Coop de France, le glyphosate « est reconnu comme un désherbant qui entre dans les stratégies de production durable comme le non-labour et l’agriculture de conservation » et« son interdiction remettrait en cause des pratiques en plein développement faisant partie intégrante de l’agroécologie ».

Les pays européens ne savent plus sur quel pied danser : d’un côté les agriculteurs militent pour la prolongation de l’homologation du glyphosate, de l’autre leurs populations sont de plus en plus sensibles aux risques sanitaires des pesticides. Mais il faut bien le dire, en cas d’interdiction, le glyphosate sera immédiatement remplacé par des produits autant, voire plus, problématiques, sans une révolution des pratiques agricoles conventionnelles. « Il existe bien une molécule aux qualités équivalentes, le glufosinate-ammonium. Mais il présente les mêmes inconvénients que le glyphosate en termes d’écotoxicité », explique Christian Huygue, directeur scientifique adjoint de l’Institut national de la recherche agronomique (Inra) au journal Lacroix. Pour s’affranchir des produits chimiques, il faut labourer la terre. Mais le faire de manière mécanique, « c’est aussi altérer l’environnement via les tracteurs, les carburants, les gaz à effet de serre, les érosions des sols », rappelle Slate.fr. Voici donc une nouvelle preuve de l’impasse dans laquelle s’engouffre notre agriculture.

Auteur : Matthieu Combe, fondateur du webzine Natura-sciences.com

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