Pour la COP21, les décideurs politiques et économiques prônent la décarbonisation de l’économie pour lutter contre le réchauffement climatique. Vraiment? 

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L’un des 350 moulins à vent qui subsistent sur l’île d’öland, en Suède, sur les quelques 2 000 moulins qui tournaient au 19ème siècle. PHOTO//Vincent Pichon

Deux amalgames dangereux sont entretenus abusivement ou aveuglement par les décideurs politiques et économiques à l’égard de la résolution des problématiques environnementales et climatiques. Le premier consiste à polariser le débat sur le réchauffement climatique autour d’objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) ou, dit autrement, autour de la décarbonisation des économies. La 21ème conférence des parties sur les changements climatiques (COP 21) qui se réunira prochainement à Paris se donne ainsi pour principal, sinon unique, objectif de décrocher un accord historique permettant de juguler le réchauffement global en deçà des 2°C d’ici à la fin du siècle. D’où la décision récente et salutaire du gouvernement français de supprimer l’assurance-crédit à l’export des centrales à charbon sans stockage de carbone. Notre propos n’est bien sûr pas de critiquer l’objectif de réduction des émissions, plus que jamais nécessaire et déjà difficile à atteindre par la communauté internationale, mais d’alerter sur la simplification qu’introduit la polarisation du débat autour de la décarbonisation. Comme si le salut des économies (et celui d’homo sapiens au passage) résidait principalement dans ce défi et que les systèmes actuels qui ont pourtant engendré ces problématiques pouvaient être pérennisés.

Le second amalgame est le corollaire du premier. Il véhicule l’idée que le monde pourra continuer de rechercher la croissance économique s’il parvient à réduire concomitamment ses émissions de GES et consommations énergétiques. Dit autrement, s’il parvient à atteindre un « découplage » entre PIB et émissions de GES (PIB-CO2eq), ou entre PIB et consommations énergétiques (PIB-énergie). Mais le découplage peut être « absolu » ou « relatif ». Tandis que le premier suppose une corrélation négative (le PIB croît mais les émissions de GES baissent en absolu, ou stagnent a minima), le second maintient une corrélation positive (le taux de croissance du PIB est simplement supérieur aux taux de croissance des émissions de GES ou consommations énergétiques). Lorsque la Chine s’engage par exemple à réduire progressivement l’intensité carbone de chaque point de PIB, elle ne s’engage que sur un découplage relatif : sa production devient moins intense en carbone, mais continue d’engendrer une augmentation des émissions de GES en absolu. Si seul un découplage absolu pourrait théoriquement permettre de limiter l’amplitude du réchauffement climatique, force est de constater qu’un tel découplage ne s’est jamais produit historiquement : la croissance du PIB s’est toujours accompagnée de la croissance des émissions de GES et consommations énergétiques. Et il n’y a pas plus de chance qu’il se réalise dans l’avenir. Pour le comprendre, il nous faut élargir le spectre d’analyse, en nous rappelant le premier amalgame (la polarisation du débat autour des seules émissions de GES et consommations énergétiques). Il y a en fait autant de formes de découplage que de modalités d’impacts de l’économie sur son environnement naturel. Nous pouvons les regrouper autour de 4 grands niveaux, interdépendants entre eux. Une « croissance verte », pour être réellement verte, ne pourra alors s’affranchir d’aucun d’entre eux.

Deux niveaux de découplage ont été évoqués jusqu’à présent. D’une part le découplage énergétique (PIB-énergie) et d’autre part le découplage carbone (PIB-CO2eq). Une condition essentielle à la réalisation du second étant la réussite du premier, car sans décarbonisation des mix énergétiques (via le remplacement des énergies fossiles par les énergies renouvelables et une plus grande efficacité énergétique), point de découplage carbone. Si l’énergie est aussi importante et polarise les débats, c’est parce qu’elle est le sang des économies modernes, en ce qu’elle irrigue et assure le développement de la multitude des activités. Mais décarbonnée ou non, l’énergie demeure au service de processus économiques plus ou moins dommageables et envahissants pour les écosystèmes et la biodiversité. L’intitulé de la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte est donc révélateur des deux amalgames évoqués plus haut et d’une conception étriquée de la notion de durabilité, même si cette loi constitue un certain progrès.

Un troisième niveau de découplage doit dès à présent être considéré : celui caractérisé par l’« intensité en matières et ressources » (le découplage PIB-matières). Toute économie de production (de biens ou de services) requiert de la matière et des ressources pour fonctionner ; surtout lorsque la croissance de la consommation constitue son principal moteur comme c’est le cas dans les économies modernes. Or la matière et les ressources, qui sont l’alimentation de l’économie, requièrent de l’énergie pour être extraites, transformées, transportées, et même pour être consommées in fine (il faut bien se déplacer pour acheter un meuble et donc consommer de l’énergie). Le découplage énergétique ne saurait donc être réduit à la seule production d’énergie. Pour être complet, il implique un découplage PIB-matières (dont le découplage carbone ne peut être dissocié, par voie de conséquence). D’aucuns avancent que l’avènement d’une « économie circulaire » où les déchets des uns sont les ressources des autres permettra de résoudre cette difficulté. C’est oublier la loi de l’entropie qui nous rappelle que la matière est soumise à une irrévocable dissipation. Ainsi une économie en croissance requerra toujours des ressources nouvelles, réduisant progressivement le capital naturel (la dotation de la terre). Une plus grande efficacité des processus dans une économie en croissance ne constitue au final qu’un gain de temps sur l’inéluctable épuisement des ressources.

Pour finir, un quatrième et dernier niveau de découplage devrait normalement être atteint par toute économie « durable » : celui de « l’intensité éco-systémique » (découplage PIB-écosystème). Il est sans doute le plus important car le plus englobant et celui qui questionne le plus les modèles de croissance et les schémas de pensées qui les sous-tendent. Il nous ramène aussi au premier amalgame : sauver le climat n’est pas suffisant, c’est toute la biosphère qu’il faut préserver (climat, écosystèmes terrestres et marins, etc.). Cette « intensité écologique » peut elle-même être appréhendée comme une combinaison de plusieurs facteurs poreux entre eux : une « intensité géospatiale », qui mesure la consommation de terres pour satisfaire les besoins de la croissance (l’urbanisation galopante de certains pays conduisant à artificialiser les sols et à rompre certains corridors de biodiversité nécessaires à la migration des espèces sauvages), une « intensité polluante » (les rejets toxiques dans les océans ou même la pollution de l’air), et une « intensité du vivant » (la destruction des espèces vivantes). A ce quatrième niveau, un découplage absolu signifierait qu’une économie en croissance conduirait à la création de capital naturel : l’économie restaurerait l’environnement ! C’est l’idée d’une « économie positive » qui se heurte inéluctablement à la difficile réconciliation du temps biologique et du temps économique.

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Une illustration concrète de la difficulté (sinon de l’impossibilité) d’atteindre ce quatrième niveau de découplage est donnée par une étude du WWF récemment publiée concluant que les populations d’animaux marins auraient diminué de près de moitié entre 1970 et 2012. Certains y verront un indice supplémentaire d’une « sixième vague d’extinction ». En cause, le réchauffement climatique (qui provoque une acidification des océans), la surpêche, mais aussi la destruction des habitats marins et la pollution, attisés par l’urbanisation des côtes et la croissance démographique. Or la conséquence directe de cette destruction des milieux océaniques est la baisse de la capacité des océans à capter le dioxyde de carbone rejeté par l’humanité. Le risque de voir les océans passer progressivement du statut de « puits carbone » à celui d’émetteurs nets est désormais réel. Auquel cas, une telle évolution conduirait à une « bombe climatique » puisque les océans constituent le principal puits de carbone devant les forêts et tourbières, en absorbant environ 30 % des émissions anthropiques. La boucle est bouclée : il n’existera nul découplage carbone sans un découplage éco-systémique. Des écosystèmes en souffrance ne rendent que plus lointain l’objectif de maîtrise des émissions de GES. Or plus celles-ci augmentent, plus elles accroissent le risque de dépérissement des écosystèmes qui n’auront pas eu le temps de s’adapter. Les « méga-incendies » qui ravagent actuellement la Californie et relarguent au passage des quantités astronomiques de carbone dans l’atmosphère, sont là pour nous le rappeler.

La « croyance » dans la Croissance, assimilée à un « vecteur du progrès » et présentée comme seul et unique remède aux crises qui frappent l’économie mondiale depuis 2008, empêche toute réflexion systémique sur ses impacts, sa soutenabilité et sa finalité. La fragilité d’une soi-disant reprise « achetée à crédit », sous perfusion – car entretenue à grand renfort de taux bas et politiques monétaires expansionnistes – est le symptôme d’un système rattrapé par son « ivresse du court-termisme ». Une croissance verte, si elle n’embrasse pas tous les niveaux de découplage, ne serait alors qu’un pis-aller repoussant de peu l’inéluctable. Mais une croissance verte est-elle même possible ? Bien sûr certains pays ont plus besoin que d’autres de se développer, notamment quand 2,4 milliards d’êtres humains n’ont toujours pas accès à l’eau potable. Bien sûr, le progrès technique, notamment via les écotechnologies, peut constituer un puissant levier au service du bien-être. Mais c’est bien la « croissance système », forme de dégénérescence du progrès, qui est ici vilipendée. Ceux qui persistent de prêcher dans cette voie, quel qu’en soit le prix, sont ou myopes, ou intégristes, ou détenteurs de la clé d’un couloir spatio-temporel amenant droit au Cycle de Fondation d’Isaac Asimov. Mais pour espérer un jour goûter l’eau salée de Mars, il faudra d’abord préserver le vaisseau spatial « Terre ». Le progrès, plus que jamais, est au cœur du débat sur la croissance et un hypothétique découplage.

Auteur : Vincent Pichon, contribution volontaire


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  • Abriko

    Super article! Merci pour cette densité d’infos!