À l’occasion de l’assemblée générale annuelle de l’entreprise, les actionnaires de Total ont approuvé à 91,88% la stratégie climat du groupe. Lucie Pinson, directrice de l’ONG Reclaim Finance, dénonce une stratégie climaticide et une mascarade.

Lucie Pinson lauréate du prix Goldman pour l’environnement pour la fin des financements au charbon par les banques
Lucie Pinson dénonce le soutien des actionnaires de Total à une stratégie climatique trop peu ambitieuse. PHOTO//Prix Goldman pour l’environnement.

Plébiscité à 99,88%, le changement de nom de Total en TotalEnergies est entériné pour marquer sa diversification au-delà des hydrocarbures, notamment dans l’électricité et les renouvelables. Patrick Pouyanné, le PDG de Total a salué un “très fort soutien et une très large majorité” pour la résolution climat.

Malgré une mue annoncée, Total ne s’est pas engagé à mettre un terme à ses activités d’exploration et d’ouverture de nouvelles réserves pétro-gazières comme le recommande désormais l’AIE. Total n’explique pas non plus comment il entend atteindre ses objectifs climatiques à l’horizon 2030. L’entreprise est par ailleurs impliqué dans de nombreux projets controversés comme l’oléoduc EACOP en Afrique de l’Est ou en Birmanie et dans des projets en Arctique. Lucie Pinson, directrice de Reclaim Finance dénonce un double discours dangereux.

Natura Sciences : Les actionnaires de Total ont approuvé ce matin la stratégie climat du groupe à 91,88%. Mais peut-on parler de stratégie claire en absence d’objectifs clairs de réduction des émissions à l’horizon 2030?

Lucie Pinson : Mais non, il n’y a pas d’objectifs ! Tout le monde se félicite mais en vrai Total n’a absolument pas de données chiffrées ambitieuses. La stratégie climat votée comprend trois points principaux : la baisse des émissions de 40% pour les scope 1 et 2 [émissions directes et indirectes liées aux consommations énergétique, dlr] qui représentent 10% des émissions du groupe. Il y a en plus un objectif de baisse de l’intensité carbone des produits, comptabilisant les émissions sur les scope 1, 2 et 3 [comprenant les autres émissions indirectes, ndlr] de 20% d’ici 2030. Le problème est qu’il faudrait une baisse de 75% de cette intensité carbone pour s’aligner sur une trajectoire de 2°C et de 90% pour la trajectoire 1,5°C selon les calculs de Carbone 4. Le dernier objectif de Total est de baisser ses émissions de carbone en 2030 par rapport à 2015, mais sans communiquer de pourcentage de baisse.

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Entre 2015 et 2030, Total devrait augmenter de 50% de sa consommation d’hydrocarbures. Et entre 2019 et 2030, Total augmentera sa production de gaz de 30%. On peut se demander comment l’entreprise va opérer la prouesse d’augmenter sa production d’énergie tout en baissant ses émissions. Et comment elle atteindra la neutralité carbone en 2050? Total évoque la capture et le stockage de CO2, la compensation carbone, l’efficacité énergétique, l’utilisation accrue d’électricité et de gaz… mais ne donne aucun chiffre et vision claire. On est en plein théâtre sur le climat.

Comment expliquer ce vote positif malgré des engagements insuffisants?

Le vote ne s’est pas fait sur le climat. L’agence internationale de l’énergie a été claire : pour limiter le réchauffement à +1,5°C, il ne faut plus ouvrir de nouveaux projets pétroliers ou gaziers. La vérité est que les actionnaires dont Amundi, Axa et BNP ont voté en faveur du plan, car ils sont liés à l’entreprise avec des contrats de court terme en jeu.

Il faut aussi comparer avec les votes impressionnants aux assemblées générales de Chevron et d’Exxon pendant lesquelles les investisseurs ont respectivement voté pour l’adoption d’un objectif de baisse des émissions et ont forcé le remplacement de deux administrateurs par des personnes qui disent vouloir mettre le climat à l’agenda de la major. Parmi ces actionnaires figurent certains des actionnaires à avoir voté à l’inverse pour le maintien de la stratégie d’expansion dans les hydrocarbures de Total ce matin.

Cela semble indiquer que les actionnaires souhaitent que les majors pétrolières et gazières affichent un objectif climat quand bien même celui-ci serait cosmétique et ne reposerait que sur une dilution de la part du pétrole et du gaz dans leur mix grâce à davantage de renouvelables, mais qu’ils ne souhaitent surtout pas renverser la table et imposer les changements requis pour tenir leurs propres engagements climatiques. Plus cyniquement, l’affichage d’une ambition climatique, même dérisoire par les majors américaines, suffira à justifier le maintien des investissements dans ces groupes, au nom de l’idée qu’il faut “rester engagé pour accompagner leur transition et les soutenir dans leurs efforts”.

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L’AIE dit clairement qu’il ne faut pas de nouveaux projets pétroliers ou gaziers. Comment le PDG de Total a-t-il légitimé sa stratégie?

Patrick Pouyanné évoque une autre prise de parole de l’AIE selon laquelle il ne faudrait pas baisser trop rapidement la production pétrolière car cela entraînerait une hausse des prix. Mais ce n’est en rien une analyse climatique ! Quand bien même le prix du pétrole augmenterait, tant mieux pour la transition. Total dit lui-même qu’il faut taxer le carbone. Si le prix du pétrole augmente, c’est très bien, cela va dans le sens d’une taxe carbone. On voit bien que cet argument ne tient pas la route.

Pour délégitimer les actionnaires qui avaient l’intention de voter contre cette stratégie, Patrick Pouyanné les a comparé à des activistes, comme si cela était un gros mot. Non, ce ne sont pas des activistes. Ce sont juste des actionnaires qui ont lu les recommandations du GIEC, les recherches sur le réchauffement climatique, nos émissions de gaz à effet de serre et ont vu l’impact de ces émissions dès maintenant sur les populations et les écosystèmes.

Propos recueillis par Matthieu Combe

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