L’entreprise Orano a décidé d’arrêter temporairement l’une de ses deux usines de retraitement de déchets nucléaires à La Hague. Une décision prise après avoir constaté des dommages sur deux de ses trois évaporateurs.

orano site de La Hague à l'arrêt
Le site de retraitement des déchets nucléaires de La Hague comprend deux usines : UP3 et UP2800. UP3 est à l’arrêt au moins pour deux mois. // PHOTO DR

L’entreprise Orano (ex-Areva) a annoncé l’arrêt temporaire d’activité de l’une de ses deux usines chargées du retraitement des déchets nucléaires. Située à La Hague, dans le département de la Manche en Normandie, elle ne devrait pas rouvrir ses portes avant au moins deux mois. Une nouvelle qui a toute son importance puisque tous les combustibles radioactifs des centrales françaises convergent à cet endroit. “Sur ce site, on a deux usines qui s’appellent UP3 et UP2800, qui ont pour objectif de traiter les combustibles usés qui sortent des centrales nucléaires. L’idée est de récupérer les matières qui sont valorisables et de conditionner les déchets”, précise Sylvain Renouf, adjoint à la direction de la communication d’Orano.

Une fois sur place, les combustibles irradiés sont dissous dans de l’acide nitrique. “On y extrait du plutonium et de l’uranium. Tout ce qui reste, c’est-à-dire le neptunium, l’américium, et le curium, et une centaine de produits de fission, sont passés dans un évaporateur. L’objectif est de faire s’évaporer un maximum d’eau, puis réduire ces déchets en poudre. Celle-ci sera mélangée avec de petits morceaux de verre. Le tout est fondu et coulé dans de grands conteneurs spécifiques pour terminer dans le futur site d’enfouissement profond Cigéo, explique Jean-Claude Zerbib, ancien ingénieur en radioprotection au Commissariat à l’énergie atomique. Or, ce sont ces évaporateurs, des cuves de près de 8 mètres, qui sont aujourd’hui la cause de cette fermeture.

Problème d’usure et de corrosion

Il y a quelques mois, Orano a constaté une usure sur une tuyauterie d ‘évacuation de vapeur de l’un des trois évaporateurs de l’usine. Celui-ci a donc été mise à l’arrêt pour réparation d’après l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN). “On était en train de réparer cette usure à l’aide de maquettes, de notre savoir-faire et de la robotique, lorsqu’on a constaté la corrosion d’un autre évaporateur”, raconte l’adjoint à la direction de la communication d’Orano. Les travaux sur cette tuyauterie sont toujours en cours.

Désormais, c’est donc un deuxième évaporateur qui connaît un problème de corrosion. Il y a 30 ans, à leur mise en service, les parois de cette cuve affichaient une épaisseur de quatorze millimètres. Celle-ci ne serait plus que de 7,5 millimètres aujourd’hui pour cet évaporateur. Ce qui est considéré comme un “critère d’arrêt” pour l’entreprise Orano. Avant leur mise en arrêt, ces cuves ont été vidées. “On a attendu de terminer le cycle de retraitement des déchets, aucun n’a été relancé, et ils sont désormais vides”, précise Sylvain Renouf.

Une corrosion attendue après 30 ans

Pour traiter les combustibles irradiés, ces cuves contiennent des substances très corrosives. “Il a fallu inventer un métal spécial pour qu’il ne se dissolve pas lui-même au contact de cet acide extrêmement puissant. Peut-être qu’il n’ont pas trouvé le bon alliage qui tient suffisamment longtemps”, suppose l’ancien ingénieur. “Ils ont certes fait des progrès, mais on arrive à des limites”, poursuit-il. Pour l’adjoint à la direction de la communication d’Orano, “cela fait partie de l’usure prévue des évaporateurs. C’est d’ailleurs pour ça qu’on fait des suivis”.

Depuis 2015, ces évaporateurs qui ont une trentaine d’années, sont donc sous surveillance. “On a un suivi renforcé de l’épaisseur de l’acier de ces évaporateurs, pour garantir que l’on n’a jamais de risque de percement”, explique Sylvain Renouf. Il poursuit en précisant que “ce suivi consiste à faire des tests en pression, des mesures d’épaisseur par ultrasons par exemple, mais aussi des contrôles visuels des équipements. Pour chacun des évaporateurs, un critère d’arrêt a été défini. Celui-ci correspond à une atteinte d’épaisseur minimale”. Un suivi qui est effectué depuis six années, deux fois par an.

Nouvelles méthodes de mesures

Orano n’est pas pour l’instant dans une logique de fermeture de ces évaporateurs aux parois qui s’affinent. Sylvain Renouf explique : “Aujourd’hui, ce critère d’arrêt est bien éloigné des critères de percement. On a des marges très importantes. Donc on a engagé une démarche pour établir une nouvelle technique de mesures des parois. Une fois qu’on aura fait de nouvelles mesures avec cette nouvelle méthode, on sera en capacité de redémarrer l’évaporateur”.

Des réparations ne sont pas non plus envisagées. “Le problème est qu’il ont conçu ces évaporateurs, entourés d’un bunker en béton complètement fermé, en faisant l’hypothèse qu’on n’aura pas à intervenir sur ces évaporateurs. Donc rien n’est prévu pour, et il est trop tard maintenant”, déplore Jean-Claude Zerbib.

Vers un remplacement des évaporateurs

Depuis 2015, Orano a engagé le remplacement de ces évaporateurs. En 2020, l’entreprise avait annoncé un investissement de 700 millions d’euros pour cette démarche qui devrait débuter en 2022. La mise en service des nouveaux évaporateurs d’UP3 est prévue pour 2023. “On aura un passage de relais qui se fera à partir de 2023”, explique Sylvain Renouf.

En attendant, Orano va donc établir une nouvelle technique de mesure, puis rouvrir l’évaporateur jusqu’en 2023. “Parce qu’on est dans les critères de sûreté qui sont respectés”, affirme l’adjoint à la direction de la communication d’Orano. “Quand on aura démarré les évaporateurs qui le remplaceront, alors on arrêtera celui“, poursuit-il.

Impact sur la chaîne de retraitement des déchets nucléaires

Avec la mise à l’arrêt de deux des trois évaporateurs, c’est toute l’usine qui doit fermer d’après l’entreprise. Une décision qui a des conséquences sur toute la chaîne du retraitement nucléaire. Sans évaporateurs, les déchets resteront donc bloqués à l’étape précédente, à savoir les piscines de refroidissement. Or, d’après Jean-Claude Zerbib, “elles ont déjà dépassé les seuils sécuritaires car la piscine doit toujours laisser la place pour un cœur entier en cas de déchargement d’urgence. Mais il reste aujourd’hui 0,8 à 0,9 cœur de disponible. Il est clair que la mise à l’arrêt de l’usine menace les piscines de saturation. Il ne reste plus que 6 à 8% de capacité d’accueil avant la saturation”.

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Divers scénarios sont à l’étude pour contrer l’arrivée à saturation. L’ASN a également insisté sur “l’importance de l’anticipation et de la maîtrise des parades qui seraient mises en œuvre à ce sujet”. Mais l’adjoint à la direction de la communication d’Orano, estime que leurs piscines “sont loin d’une situation de saturation. Avec cet arrêt d’exploitation temporaire d’UP3, il est un peu tôt pour connaître l’impact sur la production de l’année, mais en tout cas ce n’est pas suffisamment impactant. Il risque d’y avoir un peu plus de combustibles dans les piscines en fin d’année mais cela restera modéré”.

Ouns Hamdi

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