Les crevettes d’eau douce sont des marqueurs biologiques présents dans toutes les rivières françaises et européennes. Une présence abondante et une sensibilité à la pollution qui ont incitées des chercheurs français à les utiliser afin de vérifier la qualité de nos cours d’eau.

gammare pollution eau

Gammare analysé au laboratoire. PHOTO//Jeremie Lebrun, Irstea d’Antony

Développement de pathologies, pollution, toxicité… Grâce aux gammares (nom scientifique des crevettes d’eau douce), rien n’échappe aux chercheurs qui analysent nos cours d’eau. Ces marqueurs biologiques, naturellement présents dans nos rivières, sont un bon indicateur de l’état des masses d’eau. Ils permettent de connaître la toxicité des cours d’eau et les polluants qui contaminent l’environnement… et l’humain. Car les produits toxiques présents dans nos rivières peuvent également devenir un problème sanitaire et une source d’impact direct sur la santé humaine.

Une réelle avancée scientifique et environnementale grâce aux gammares

Afin de répondre à la Directive cadre sur l’eau (DCE) qui exige désormais l’utilisation de bio-indicateurs dans le cadre de la surveillance de l’état de nos rivières, l’Irstea (Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture) a développé sa propre méthode de détection des polluants à travers les gammares. Via sa start-up Biomae – lauréate en février 2015 du prix coup de cœur Biocleantech au concours Tremplin Entreprises 2015 -, l’Irstea obtient une réelle avancée scientifique et environnementale. Ce bio-indicateur a été choisi pour son rôle important au sein de nos rivières et sa large distribution. « Nous pouvons ainsi l’exposer partout sans importer d’espèce invasive », souligne Olivier Geffard, écotoxicologue à l’Irstea.

Auparavant, les bio-essais étaient exclusivement réalisés en laboratoire. Soit dans des conditions contrôlées d’exposition (températures constantes, organismes calibrés…). Une situation très éloignée des conditions réelles, où les variations de températures, le transport des échantillons, entre autres, pouvaient modifier le diagnostic.

gammares rivières

Les gammares sont placés dans les rivières pour devenir des sentinelles de la pollution. PHOTO//Biomae

Les gammares calibrés (taille, sexe…) sont encagés in situ durant 7 à 21 jours sur plus d’une centaine de sites pollués et à différentes saisons. Les crevettes sont, par exemple, placées en amont et en aval d’une station d’épuration. Ceci permet de déterminer quels contaminants sont encore présents dans les milieux et en quelle quantité. Les chercheurs ont obtenu une base unique de valeurs de références et ont pu déterminer des seuils de contamination et de toxicité pour chaque marqueur défini. Sensible à la pollution, le gammare cesse de s’alimenter et de se reproduire en cas de contamination. « L’outil gammare peut révéler un insecticide de façon fiable alors qu’à priori, on pensait que la rivière était dans un très un bon état, poursuit Olivier Geffard. Même à faible dose, les insecticides, pesticides et perturbateurs endocriniens modifient le métabolisme des cellules et les tissus des gammares ».

Des produits hautement toxiques et résistants

« Le nombre et le type de polluants identifiés dans l’environnement, par les laboratoires de recherche, sont de plus en plus nombreux, explique Cécile Miège, chimiste au Centre Irstea de Lyon. On y retrouve des produits issus de l’industrie pharmaceutique, des détergents, des plastiques comme le bisphénol A et des pesticides liés notamment à l’agriculture ». Ainsi anti-inflammatoires, bêtabloquants, parabens, perturbateurs endocriniens, pesticides et autres produits toxiques voire cancérigènes se retrouvent dans nos cours d’eau. Y compris les produits interdits de longue date comme les PCB. Ces substances de synthèse utilisées notamment comme isolants, sont interdites en France depuis 1987 du fait de leur toxicité. Cependant, les capacités d’accumulation des PCB dans les sédiments sont telles qu’ils engendrent une pollution toujours décelée de nos jours. Des cocktails de polluants qui ont une incidence directe sur la chaîne trophique.

Pour les chercheurs, étudier les impacts de ces pollutions permet de connaître les risques existants et la contamination accumulée sur les sédiments et les poissons. Les traces de toxines dans l’organisme des poissons représentent également un risque pour leurs prédateurs, comme les oiseaux ou les loutres. Et l’homme.

Au-delà des exigences européennes

Aujourd’hui, la DCE impose aux 27 Etats membres de l’Union Européenne la surveillance de 50 polluants. Parmi eux, les métaux (plomb, chrome…) et les hydrocarbures aromatiques polycycliques (constituants naturels du charbon et du pétrole – hautement cancérigènes)… « D’ici la fin de l’année 2015, grâce à l’outil gammare, nous pourrons déceler plusieurs centaines de polluants, assure Olivier Geffard. Nous irons au-delà des exigences de la DCE ». Une découverte qui rassure et inquiète à la fois les décideurs et les politiques. « En allant au-delà des exigences actuelles, nous risquons de découvrir des pollutions auxquelles nous ne pouvons pas encore répondre », explique Christian Chauvin, ingénieur de recherche en hydroécologie au Centre de Bordeaux de l’Irstea. L’objectif de la DCE pour 2016 était d’obtenir le bon état des deux tiers des masses d’eau au sein de l’Union. Un objectif qui ne sera pas atteint. « Nos cours d’eau ont largement été dégradés durant la période des trente glorieuses, rappelle Martin Guespereau, directeur général de l’Agence de l’eau pour la région Rhône-Méditerranée- Corse. Aujourd’hui, nous en payons le prix. Trop de barrages, des gestions absurdes et l’utilisation avérée de pesticides interdits donnent le résultat que nous connaissons sur la faune et la flore et plus largement sur notre environnement ».

L’outil gammare, lui, devrait rapidement devenir normalisé, selon les chercheurs de l’institut. Ce procédé est déjà mis à la disposition des acteurs du secteur public (agences de l’Eau, Onema) et des industriels du secteur privé. Il séduit bon nombre de nos voisins européens (la Belgique, la Suisse, l’Espagne ou l’Allemagne) qui ont déjà contacté la start-up française pour tester ces sentinelles dans leurs propres rivières.

Auteur : Valérie Auribault, journaliste indépendante, membre de l’Association des journalistes de l’environnement

La rédaction vous conseille aussi :