Onze ONG reprochent au groupe Casino de vendre des produits issus de la déforestation au Brésil, entravant les territoires de peuples autochtones. L’enseigne assure faire partie « sans conteste des entreprises du secteur les plus avancées sur la lutte contre la déforestation ». Mais l’ouverture de ce contentieux sonne comme une mise en garde pour les entreprises françaises impliquées dans des problématiques similaires.

13H30, tribunal judiciaire de Paris. L’audience pour déterminer le calendrier du procès à venir vient à peine de commencer. Sur le parvis, des militants commencent à répandre sur le sol des morceaux de bois, semblables à des morceaux de tronc d’arbre. Sur certains d’entre eux, des empreintes rouges, pour rappeler le sang des victimes de la déforestation. Si le message commence à s’éclaircir, des banderoles viennent s’ajouter au décor. « Ecocide = génocide »; « Urgence pour les peuples autochtones », peut-on lire devant le tribunal.

À l’occasion de la reprise de la procédure judiciaire, initiée à Saint-Étienne, des représentants de différentes communautés autochtones se sont déplacés à Paris. Souhaitant témoigner des « persécutions » vécues au quotidien, l’Articulation des Peuples Indigènes du Brésil (APIB) est accompagnée par deux figurants de la Brigade des rebelles, figures emblématiques du mouvement Extinction Rebellion.
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Casino accusé de manquement à son devoir de vigilance
Mais très vite, les forces de l’ordre limitent cette action, faute de déclaration. Ceux-ci laissent pourtant les représentants autochtones s’exprimer devant les banderoles, tenues par des membres associatifs. « Nous avons lancé une action en justice pour responsabiliser le groupe casino pour tout ce dont il est responsable sur nos territoires, témoigne un membre de la communauté autochtone. De nombreux produits vendus dans les supermarchés du groupe Casino au Brésil sont introduits et importés de façon illégale dans des territoires au Brésil ».
Peuples autochtones et onze ONG environnementales ont assigné le groupe Casino pour manquement à son devoir de vigilance dans son approvisionnement de viande bovine au Brésil et en Colombie. Selon une enquête menée par l’association Envol Vert et des journalistes d’investigation brésiliens depuis 2018, ces produits seraient issus de la déforestation de la forêt amazonienne. Des réserves indiennes, des forêts et parfois même des parcs nationaux seraient impactés. Des milieux où vivent des peuples autochtones, menacés par ce déboisement.
« Beaucoup des choses que vous consommez en France dans les supermarchés viennent ici d’une production illégale dans nos territoires. Nous voulons réfléchir avec vous pour que vous puissiez travailler sur une alimentation qui n’implique pas la destruction de nos terres« , a déclaré un autre représentant de peuples indigènes. Ces membres de l’APIB disent avoir « besoin du soutien de la société civile française », le siège de Casino se trouvant en France. L’avocat de l’APIB, Eloy Terena, insiste notamment sur la terre Uru-Eu-Wau-Wau. Là-bas, « plus de 20 000 animaux sont élevés pour l’industrie agro-alimentaire ».

L’élevage bovin, vecteur de la déforestation
Aux côtés de ces représentants, Boris Patentreger, directeur de Mighty Earth France, pose un constat. « Il y a une énorme urgence au Brésil. La déforestation est très importante alors que la saison sèche n’a même pas encore commencé ». Un déboisement causé par l’élevage bovin, issu du pâturage et principale cause de déforestation en Amérique du Sud selon plusieurs rapports . « Des forêts en Amazonie et au Cerrado sont coupées pour laisser des pâturages libres », explique le directeur de Mighty Earth. La viande se retrouve ensuite au sein de magasins de grande distribution brésiliens. La plupart appartiennent à deux groupes français : Casino et Carrefour.
Suite à une première investigation d’Envol Vert, les onze ONG ont décidé de lancer une action en justice contre le groupe Casino. Après une première mise en demeure, le groupe devait renforcer son plan de vigilance dans les trois mois. « La réponse n’était pas suffisante », se souvient Boris Patentreger. Alors le 3 mars 2021, la coalition assigne Casino en justice pour « manquement à son devoir de vigilance ».
Le directeur de Mighty Earth affirme que l’association Envol Vert a échangé avec le groupe Casino avant l’ouverture de la procédure. L’association aurait demandé la mise en place de mesures « suffisamment fortes pour pouvoir lutter contre la déforestation ». « Reporter Brésil [des journalistes d’investigation en partenariat avec l’association / ndlr] a discuté avec les différents maillons de la chaîne pour leur faire part des problématiques existantes. Celles-ci ont été discutées sous différentes formes », témoigne Boris Patentreger. Mais le retour n’a pas été à la hauteur de leur espérance.
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Un message pour les entreprises françaises
Selon le directeur de Mighty France, des échanges s’opèrent également avec Carrefour. Entre-temps, ce dernier est devenu le leader de la distribution au Brésil. « Ils ont une responsabilité énorme », assure Boris Patentreger. Mais le message adressé par la coalition ne se limite pas à ces deux géants de la distribution. Les militants visent toutes les entreprises françaises, directement ou indirectement impliquées dans la déforestation au Brésil. « Des entreprises soutiennent et financent la déforestation, indique Boris Patentreger. C’est le cas de banques françaises comme BNP Paribas. D’autres entreprises, comme Vinci, financent des énormes barrages en Amazonie ».
Dans un communiqué datant de 2021, la banque BNP Paribas affirme toutefois adopter une politique « restrictive » pour lutter contre la déforestation en Amazonie et au Cerrado. « BNP Paribas ne fournira des produits ou services financiers qu’aux entreprises ayant une stratégie visant à atteindre zéro déforestation dans leurs chaînes de production et d’approvisionnement d’ici 2025 au plus tard ». Une déclaration effectuée un mois après le déclenchement d’une pétition de l’association Canopée contre les financements de la banque.
Le directeur de Mighty France a également mentionné les entreprises important des matières premières. Parmi elles, le soja, utilisé dans le secteur de l’alimentation animale, et la volaille. Selon Eli Fabrichon plaidoyer d’Envol vert, mettre la pression sur les entreprises françaises permettrait de « faire changer ce premier vecteur de déforestation en Amérique du Sud » .
La responsabilité de Jair Bolsonaro
Mais les entreprises françaises ne sont pas les seules responsables de la déforestation en Amazonie. Face aux « violences » subies par les peuples autochtones, Eloy Terena dénonce l’actuelle présidence brésilienne, notamment son président, Jair Bolsonaro. « La réalité des peuples autochtones est une réalité de violence », déplore-t-il. Le mandat du chef de l’État brésilien a été marqué par un déboisement en hausse. S’ajoute à cela une guerre sans merci contre les organisations de conservation de la nature.
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« Il a un discours de haine qui pousse la destruction des paillages et des incendies de forêts. Tout cela engendre les morts, les maladies et la persécution ». L’Articulation des Peuples Autochtones du Brésil (APIB), en soutien d’autres ONG, tente d’exercer une pression internationale auprès du gouvernement. « Nous avons intenté une action auprès du tribunal pénal international auprès de l’ONU et maintenant nous voulons porter une action au parlement européen », a-t-il ajouté.
Casino dément les accusations
Quant à l’affaire Casino, Casimiro, coordinateur exécutif de l’APIB, se dit « optimiste » sur la suite de la procédure. « [Avec mon peuple Tapeba], nous pensons que Casino va finir par payer de sa vente de viande illégale au Brésil et d’autres produits également illégaux qui proviennent de territoires appartenant aux peuples autochtones », témoigne-t-il.
À l’issue de cette audience, le groupe Casino se déclare « satisfait » de la proposition de médiation opérée par la juge. L’entreprise confirme au contraire lutter « contre la déforestation en déployant les outils technologiques et légaux à sa disposition », souligne un communiqué envoyé par SMS par leur avocat. Selon les déclarations, Casino et ses filiales font « partie « sans conteste des entreprises du secteur [bovin] les plus avancées sur la lutte contre la déforestation ».


