L’association Survival International continue d’accuser les organisations de défense de la nature de violences et de discrimination envers les peuples autochtones. Elle leur reproche la création de parcs nationaux, où les populations locales sont chassées au nom de la conservation de la biodiversité. Les ONG et institutions pointées du doigt réaffirment leurs engagements dans la reconnaissance des droits des peuples autochtones.

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Dans le bassin du Congo, les Baka expulsés de leurs terres sont forcés de vivre dans des camps permanents en bord de route / Photo : © Fiore Longo/Survival

Survival International organisait le 11 octobre dernier une action pour dénoncer le silence de certains grands médias face aux violations des droits humains commises au nom de la protection de la nature et leur complaisance envers les responsables. Quelles sont les accusations que porte cette ONG de défense des droits des peuples autochtones ? Les violences envers les peuples autochtones de tous continents sont loin d’être un sujet ignoré par les organisations mondiales. Pourtant, beaucoup d’États ne reconnaissent toujours pas leurs droits dans leur Constitution. Souvent victimes de racisme, ces communautés locales voient de plus en plus leur zone d’habitation se transformer en aires protégées. Ces territoires, ouverts aux touristes, ont pour objectif de conserver la biodiversité locale, parfois au détriment des autochtones. « Tous les jours, des personnes sont battues, torturées, violées, voire tuées, simplement parce qu’elles veulent chasser pour se nourrir et se rendre sur leurs sites sacrés », alerte Survival International.

Ces populations jouent pourtant un rôle essentiel dans la conservation de la biodiversité. En témoignent plusieurs études, à l’exemple du rapport Global Forest Watch 2020 ou des publications du Bureau international du travail. Toutes indiquent que les connaissances des peuples autochtones sont « adaptées et très utiles pour l’adaptation aux changements climatiques ». La nécessité de protéger ces populations rentre alors dans un enjeu tant environnemental qu’humanitaire.

Les peuples autochtones, chassés de leurs propres territoires

En septembre 2021, deux mois avant le début de la COP26, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) estime qu’il faudrait atteindre 30% d’aires protégées sur l’ensemble de la planète d’ici 2030. Mesure récente et propre à l’ère contemporaine, ces parcs nationaux ont une vocation de préservation de l’environnement. Néanmoins, Survival International conteste fermement leur développement. « De plus en plus d’études démontrent que ces aires sont moins efficaces que le fait de reconnaître les droits territoriaux des peuples autochtones« , indique Martin Léna, chargé de plaidoyer pour Survival International. « Les résultats de conservation de la nature sont bien meilleurs dans les endroits où ces communautés vivent sur leurs propres terres », poursuit-il. En Afrique ou en Asie du sud-est, ces parcs naturels seraient « vidés de leurs habitants » par les écogardes « lourdement armés ». Et cela devient un problème lorsque ces habitants en question sont les peuples autochtones eux-mêmes.

Dans le même temps, Nigel Crawhall, chargé du programme « Systèmes de savoirs locaux et autochtones »(LINKS) à l’Unesco, nuance l’impact de ces aires protégées. « Il y a beaucoup de parcs nationaux, mais on ne relève pas beaucoup d’exemples de cette violence », précise-t-il. Anciennement chargé de missions au Gabon ou au Rwanda, Nigel Crawhall soulève un contre-exemple. « Il y a des cas, comme le parc national de Waka au Gabon, qui ne comptent aucune violation des droits pour cause d’écogardes violents ». Pour lui, le problème ne provient pas de la création de ces espaces protégés.

Au-delà de la reconnaissance des droits de l’Homme, Nigel Crawhall admet toutefois que la « gouvernance du système des parcs nationaux » serait à revoir. Cela contribuerait selon lui à « une culture de paix et de lutte contre le braconnage ». Car, pour l’expert, cette forme de chasse illégale reste la plus grande menace envers la biodiversité et ses défenseurs.

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Survival International dénonce des « abus » de la part du WWF

Alors faut-il laisser reposer la faute uniquement sur les États qui n’incluent pas les droits des autochtones dans leur Constitution ? Survival International est formel. Ces violences seraient « financées directement ou indirectement par de grandes ONG de protection de la nature ». L’association cite notamment le WWF, pour lequel Survival International a porté plainte devant l’OCDE en 2016.

Dans un grand nombre de rapports et de publications dont Natura Sciences a pris connaissance, les versions s’opposent. Survival International prétend tout d’abord que le WWF « finance et forme » des écogardes maltraitant des peuples d’Afrique Centrale. Le rapport d’enquête demandé par le WWF démontrerait, selon un article de Survival International, que l’ONG « savait que des abus se produisaient et n’a pas réussi à les arrêter ». De son côté, le WWF affirme dans un rapport que « le panel [d’experts] n’a trouvé aucune preuve que le personnel du WWF ait dirigé, participé ou encouragé des abus ». L’ONG mentionne toutefois des améliorations à apporter pour protéger davantage les peuples indigènes.

Déclaration contre déclaration

Survival International dénonce également un « manque de transparence » sur la politique publique de l’ONG. « Quand on regarde leur politique, leur action sur le terrain est différente », appuie le chargé de plaidoyer. Pourtant, quelques mois avant le rendu du rapport d’enquête, le WWF a rappelé publiquement ses engagements. Une publication datant du 9 août 2020 mentionne leur reconnaissance envers les droits des communautés locales. « Notre travail avec les IPLC [les peuples indigènes et les communautés locales] est de longue date (…) – par exemple, en soutenant les efforts des communautés pour prendre des décisions sur l’utilisation de leurs terres (…). Cela implique de travailler directement avec les communautés et leurs membres, ainsi qu’avec tous les autres acteurs – des entreprises aux gouvernements – qui doivent contribuer à un changement systémique ».

Néanmoins, ces déclarations ne convainquent pas l’équipe de Survival International. « Depuis que Survival envoie des lettres d’alerte et que de plus en plus d’études paraissent, les ONG de conservation de la nature commencent à inclure dans leurs discours les connaissances et l’inclusion des peuples autochtones, prévient Martin Léna. Mais cela ne remet jamais en question leur modèle ».

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Shanti, de la tribu jenu kuruba, proteste avec son peuple devant le parc national de Nagarhole, en Inde / Photo : Survival

WWF rappelle ses engagements

Encore aujourd’hui, et « depuis 30 ans », Survival International continue de dénoncer des « abus ». L’association britannique déplore que le WWF « rejette la faute » sur les écogardes des gouvernements. « Les dirigeants nationaux sont souverains, mais ils répondent aux injonctions des institutions internationales de la conservation, explique Martin Léna. Le financement et la gestion des parcs nationaux sont délégués aux organisations de conservation de la nature. L’un des enjeux de notre campagne est d’alerter les bailleurs de fonds pour faire cesser ces financements ».

Pour Survival International, il ne s’agit pas d’une question d’ignorance sur les conséquences de ces parcs nationaux, mais plutôt d’une « idéologie colonialiste », où les « intérêts économiques prennent le dessus ». Pour ce dernier point, l’association reproche au WWF la création d’un « tourisme de masse » via ces aires protégées.

Interrogé par Natura Sciences sur ces violences mentionnées par Survival International, le WWF justifie sa position. « Les abus ou les déplacements forcés au nom d’actions de conservation, ou autres, sont inacceptables. Le WWF s’oppose catégoriquement à toute relocalisation involontaire de peuples autochtones. Notre travail de plaidoyer consiste aussi à promouvoir la reconnaissance et le respect des droits humains par les États, les entreprises et tous les acteurs de la conservation« .

L’ONG a remis à la rédaction une liste de documents relatifs à sa défense des droits humains. Parmi eux, le WWF précise que le rapport « Embedding Human Rights in Nature Conservation – from Intent to Action« , publié en novembre 2020, a évalué leurs actions. « Le panel a conclu sans ménagement que nous devions faire davantage. (…) Nous sommes déterminés à faire plus pour faire entendre la voix des communautés. (…) Nous sommes convaincus que les mesures que nous prenons contribueront à sauvegarder les communautés et la nature dont elles dépendent, et que nous et nos partenaires assurerons ainsi une conservation plus durable », a résumé le WWF.

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Engager les peuples autochtones dans la conservation des parcs

Mais le WWF n’est pas un cas unique. L’association britannique dénonce la Wildlife Conservation Society (WCS) pour ses pratiques dites de « colonialisme vert » dans le bassin du Congo. L’association vise aussi d’autres institutions politiques, telles que l’Unesco, les banques de développement et l’Union Européenne. Face à ces accusations, celles-ci se défendent, et rappellent leurs engagements. « Nous avons une politique d’engagement officielle envers les peuples autochtones depuis 2017, précise Nigel Crawhall pour l’Unesco. Nos principes sont directement alignés avec la déclaration de l’ONU en 2017 sur la reconnaissance des droits des peuples autochtones ». Parmi leurs programmes, celui pour lequel travaille Nigel Crawhall consiste à « promouvoir les savoirs environnementaux des autochtones », en favorisant les échanges entre peuples locaux et scientifiques. « Il faut mobiliser les savoirs de l’Humanité pour répondre aux défis modernes », indique l’expert.

Pour Nigel Crawhall, l’implication des peuples autochtones dans les projets de l’ONU demeure la solution clé. L’un des travaux actuellement étudié par l’Unesco traite de l’aide que peuvent apporter les autochtones aux parcs nationaux d’Afrique centrale. « Le problème aujourd’hui, c’est que les autochtones ne sont pas bénéficiaires d’un diplôme, explique Nigel Crawhall. Les parcs nationaux embauchent ceux qui ne sont pas experts. Pourtant les peuples locaux ont les connaissances les plus riches sur les écosystèmes ».

Le manque d’accès à l’éducation secondaire représente alors un problème pour les communautés autochtones. Dans des pays d’Afrique centrale, ils ne peuvent ni vivre au sein des parcs ni être employés pour les conserver. Cette question de reconnaissance des compétences locales et de possibilité de travail a été étudiée au Congrès mondial de la nature de l’UICN, du 3 au 11 septembre 2021. Pour l’instant, la Namibie semble donner l’exemple en la matière. Là-bas, les droits des peuples autochtones sont reconnus. Cela leur permet de travailler dans les parcs, en collaboration avec les États. Mais pour progresser dans cette voie d’amélioration, les États d’Afrique centrale doivent d’abord reconnaître les droits des peuples autochtones dans leur Constitution.

Sophie Cayuela

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