Pour la Journée mondiale de la vie sauvage, Natura Sciences fait le point sur la cybercriminalité et la Coalition pour mettre fin au trafic d’espèces sauvages en ligne lancée en 2018. Entretien.

La cybercriminalité d'espèces sauvages se développe sur Internet
Les européens veulent de plus en plus d’animaux exotiques en animal de compagnie. Cela alimente le trafic d’espèces sauvages sur Internet. // PHOTO : Iakov Filimonov / Shutterstock.com

IFAW dresse le bilan de trois ans du travail mené par la Coalition pour mettre fin au trafic d’espèces sauvages en ligne lancée en 2018. Lionel Hachemin était l’un des cyber-observateurs formé par cette coalition pour dénicher les annonces illégales. Il est désormais chargé de campagnes chez IFAW France en charge de la campagne criminalité liée aux espèces sauvages et assure notamment le suivi de ce programme. Entretien.

Natura Sciences : Qu’est-ce que la cybercriminalité liée aux espèces sauvages ?

Lionel Hachemin : Internet est un marché ouvert 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Il s’agit d’un marché proposé au plus grand nombre, qui relie les pays, et qui reste très peu régulé, avec un sentiment d’anonymat pour les utilisateurs. En conséquence, une partie du marché du trafic d’espèces sauvages se transfère en ligne. C’est ce que l’on appelle la cybercriminalité liée aux espèces sauvages qui s’y développe presque en toute impunité. Il y a en effet peu d’amendes et de sanctions. Le crime organisé fait son analyse de risques et voit que le jeu en vaut la chandelle.

Il faut démystifier l’idée selon laquelle le trafic d’espèces sauvages se passe sur le Darknet. Il se passe en réalité en majorité sur les réseaux sociaux, les sites de vente en ligne et les marketplaces. Cela peut autant relever d’un trafic organisé que d’une personne qui vend un python sans savoir que c’est illégal. Le trafic d’animaux sauvages est tout de même le quatrième trafic au niveau mondial, derrière les armes, la drogue et le trafic d’êtres humains.

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Comment lutter contre ces annonces en ligne?

Depuis 2018, nous collaborons avec 38 entreprises du secteur des technologies dans le cadre de la Coalition pour Mettre Fin au Trafic d’Espèces Sauvages en Ligne. Elle regroupe des grandes entreprises comme Alibaba, eBay, Etsy, Rakuten, Facebook, Google, Leboncoin, ou encore Microsoft. Cette coalition a été créée par IFAW, WWF et TRAFFIC. Les membres de la coalition coordonnent leurs efforts en vue de réduire le trafic d’espèces sauvages sur leurs plateformes en ligne de 80 % d’ici 2023.

Pour cela, nous aidons les entreprises à améliorer les algorithmes qui bloquent les annonces illicites, mais aussi à clarifier et renforcer leurs conditions générales de vente, à former leurs employés et à informer les utilisateurs sur le sujet de la cybercriminalité liée aux espèces sauvages. Nous avons toujours plus d’entreprises qui s’engagent.

Entre 2018 et 2020, plus de 3 millions d’annonces ont été retirées d’Internet par les plateformes membres de la Coalition au niveau mondial. Bien que l’importance du trafic d’espèces sauvages en ligne soit très difficile à quantifier de par sa nature, ces annonces bloquées restent négligeables face à l’ampleur du problème. On estime par exemple que les saisies résultant du trafic d’espèces sauvages ne représentent qu’ entre 5 et 10% du trafic d’espèces sauvages « réel ».

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Vous avez fait partie de ces cyber-observateurs. Quel est votre bilan ?

Dans le cadre de la Coaltion, IFAW anime le Programme de surveillance de la faune sauvage de la Coalition, en particulier en Europe pour le moment. Nous nous appuyons sur le travail de volontaires bénévoles, les « cyber-observateurs de la faune sauvage », dont j’ai effectivement fait partie. Ces bénévoles sont recrutés et formés pour identifier sur le web les produits interdits issus de la faune sauvage.

IFAW a conduit ce programme à trois reprises, une fois en France et deux fois en Allemagne entre 2019 et 2020, avec une équipe de 8 cyber-observateurs en France et 5 en Allemagne. Pendant 6 semaines, nous avons passé 4 heures par semaine à surveiller des plateformes en ligne avec lesquelles nous collaborons. L’idée était de déceler des annonces illicites proposant de l’ivoire, des tortues, des serpents, des lézards et des oiseaux avec l’objectif d’obtenir des clés de compréhension de la situation afin d’aider au mieux ces plateformes. En 6 semaines, nous avons relevé près d’un millier d’annonces lors de la session en France. Plus de 298 concernaient de l’ivoire.

Résultats cyber-observateurs ifaw
Bilan des annonces concernant l’ivoire en France et en Allemagne. // PHOTO : IFAW

Quelles sont les espèces les plus trafiquées sur Internet?

Au niveau européen, le trafic porte principalement sur les animaux vivants et les « nouveaux animaux domestiques » (NAC) souvent destinés à des collectionneurs ou des particuliers à la recherche d’un animal de compagnie « exotique ». On parle surtout d’oiseaux exotiques, de reptiles – serpents, lézards et tortues terrestres. Toutefois, l’Europe n’est pas exempt du trafic de produits dérivés d’animaux, que l’on peut également retrouver au niveau international comme le trafic d’ivoire, d’ailerons de requins, d’écailles de pangolins, etc…

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Qui sont les acteurs impliqués dans la lutte contre cette cybercriminalité ?

La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) encadre la commercialisation du monde sauvage. Il y a ensuite les forces de l’ordre et les politiques qui ont un rôle à jouer au niveau des lois, des contrôles et des sanctions. En France, les contrôles se font, entre autres, par les douanes, l’Office français de la biodiversité (OFB) et l’Office central de lutte contre les atteintes à l’environnement et à la santé publique (OCLAESP) au sein de la gendarmerie. Et enfin les plateformes en ligne doivent s’engager. Les ONG jouent le rôle de plaidoyer, de sensibilisation et de liants entre tous ces acteurs tout en apportant son expertise sur le sujet.

Un dernier conseil pour la route?

Tout un chacun, en postant, en aimant ou en partageant des vidéos mettant en scène les nouveaux animaux domestiques, peut participer indirectement à stimuler la demande de trafic d’espèces sauvages. J’invite donc tous les citoyens qui le souhaitent à s’informer, mais également à devenir un.e consommateur.rice averti.e. Cela comprend également le fait d’en parler autour de soi, à nos proches par exemple, et de ne de pas contribuer au partage de contenus montrant par exemple des perroquets Gris du Gabon qui parlent ou des bébés guépards. Cela ne fera que stimuler la demande. Et tant qu’il y aura de la demande, il y aura du trafic. J’invite enfin tous les citoyens à signaler les annonces lorsqu’ils les jugent potentiellement illégales.

Propos recueillis par Matthieu Combe

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