Durant la COP26, les questions de finance sont aussi au cœur des discussions. Comment accompagner les États à sortir de la dépendance aux énergies fossiles ? Comment faire évoluer les pratiques des banques et autres fonds d’investissements. Pour Eva Sadoun, entrepreneure dans le secteur de la finance et activiste climatique, les mécanismes financiers tels que la prime au vice ou la spéculation sont incompatibles avec les objectifs climatiques. Natura Sciences l’a rencontrée, à Glasgow.

Eva sadoun explique que la spéculation n'a pas sa place dans le monde de demain
Pour l’entrepreneure Eva Sadoun, le monde de la finance doit faire le deuil du profit à outrance s’il veut s’aligner sur les objectifs climatiques. // Léo Sanmarty / Natura Sciences

Natura Sciences : Pensez-vous que les négociations qui ont lieu à la COP26 sont utiles ?

Eva Sadoun : La COP26 apporte surtout de bonnes choses pour nous, sociétés civiles. Nous arrivons à échanger entre citoyens de différents pays. Ainsi, nous avons une meilleure visibilité sur les problématiques de chacun. Par exemple, nous comprenons davantage les difficultés de l’Afrique du Sud ou de la Pologne à sortir du charbon. On ne peut pas dire à l’Afrique du Sud ou à la Pologne de sortir du charbon sans lui en donner les moyens financiers. Nous savons que les plaidoyers que nous défendrons devront avoir des formes différentes. Les discussions sont compliquées, mais les réponses doivent être adaptées.

D’un point de vue financier, les engagements du secteur privé vous semblent-ils à la hauteur des enjeux climatiques ?

En France, nous attendons des engagements des banques internationales. Et je suis déçue. Nous n’avons pas vu les acteurs financiers, banques ou fonds d’investissements, ici à Glasgow. Aujourd’hui, les quatre banques systémiques françaises, BNP Paribas, Société Générale, Crédit Agricole et BPCE, ne sont pas du tout alignées avec les trajectoires. Or, elles jouent un rôle très important sur la scène internationale. Elles n’ont pas suffisamment utilisé cette COP pour tenir des engagements.

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Si d’un côté le monde politique s’aligne et que l’économie en Europe ou en France ne suit pas, il y a un problème. Nous savons que nos émissions viennent en grande majorité de notre tissu économique. Nous dépendons d’un système politique et économique qui, très concrètement, n’est pas efficace. Si nous n’avons pas d’entreprises qui proposent une alimentation, de l’habillement ou des produits financiers alignés avec une trajectoire 2°C voire 1,5°C, nous ne pouvons pas faire grand-chose.

Selon vous, que devrait faire la France sur ce sujet ?

La France a besoin d’investir dans la transformation de notre modèle économique. En Europe, ces préoccupations sont assez présentes. Elles le sont également en France. C’est pourquoi Emmanuel Macron a appelé, le premier jour du sommet des dirigeants de la COP26, les pollueurs à prendre des engagements. Mais il ne faut pas les appeler à faire quoi que ce soit. Il faut mettre en place les politiques publiques qui font qu’on a une fiscalité plus positive quand un acteur économique pollue moins. Il faut casser la « prime au vice » [le fait qu’une entreprise délocalise son activité et pollue davantage au nom de la rentabilité, NDLR]. Aujourd’hui, ça coûte moins cher aux acteurs économiques de faire du dumping écologique et social.

Le fonctionnement du secteur financier capitaliste n’est-il pas totalement incompatible avec les objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre et de limitation du réchauffement climatique ?

La déconnexion entre les intérêts capitalistes et les objectifs climatiques est causée par la recherche de profits. Les organismes de régulation autorisent encore les opérations financières de court terme. Cela veut dire que la logique d’hyper fréquence, d’investir et de désinvestir aussitôt, est possible. Parier à la baisse l’est également. Or, l’approche à court terme n’est pas compatible avec la démarche à long terme dont nous avons besoin pour adresser le changement climatique. Rappelons tout de même qu’au moment de la crise du Covid, l’Autorité de régulation des marchés financiers (AMF), a interdit ces opérations-là. Elle craignait que cela tue notre tissu économique. C’est bien la preuve que ces opérations sont mauvaises pour le tissu économique. Pourtant, on ne les régule pas.

En quoi cela représente-t-il un problème ?

Il y a trois mois, la Banque centrale européenne (BCE) a rendu un rapport sur ce sujet. Elle indique que si les investisseurs veulent toujours autant de retours financiers, le coût de la transition écologique finira par être plus élevé. Donc, il serait judicieux d’intégrer ces sommes dès maintenant. Même la BCE le dit. Maintenant, il faut réguler les acteurs financiers, et les empêcher de faire certaines opérations. De toute façon, un acteur économique pense en contraintes. Donc les règles nécessaires à la transition écologique doivent devenir une nouvelle contrainte pour ce secteur. Ça ne viendra pas d’eux.

Les citoyens peuvent-ils exercer une influence sur ces échanges financiers ? Ou seuls les politiques sont-ils en capacité de faire évoluer la situation ?

Je pense que chacun peut agir. Je travaille pour cela justement. J’ai monté une entreprise qui s’appelle Rift. Elle analyse la donnée carbone biodiversité de tous nos produits d’épargne. Nous aiguillons nos clients sur leurs investissements. Si quelqu’un a un produit d’assurance vie, nous pouvons lui montrer la température de la planète si tout le monde investissait comme lui. En fonction du résultat, le client peut essayer d’investir différemment. En fait, nous nous sommes rendus compte que si les gens plaçaient leur argent uniquement dans certains produits, nous pourrions réaligner les trajectoires climatiques et sociales.

Cela signifie-t-il que le principe de rentabilité n’est pas compatible avec les objectifs écologiques et climatiques ?

Déjà, il faut se demander d’où vient la rentabilité aujourd’hui. Il faut savoir qu’elle ne vient pas forcément de l’activité économique. Elle provient beaucoup d’opérations financières virtuelles, d’actes spéculatifs. Ceux-ci créent une rentabilité qui n’est pas forcément corrélée avec la réalité économique de l’entreprise. Par exemple, lorsque la rentabilité vient des marchés secondaires, à savoir des endroits dans lesquels se vendent et s’achètent les actions, l’argent n’est pas investi dans l’économie. Or, dans un monde où on a besoin d’argent pour la transition, ce type d’opération doit exister de moins en moins.

Il faut donc que les politiques interdisent la spéculation dans les opérations financières ?

Pour moi, la spéculation ne doit plus exister demain. Ensuite, il faut se demander si nous accordons davantage d’importance à la rentabilité ou à la prospérité de l’investissement. La rentabilité qui parie sur du court terme, qui utilise la prime au vice, doit cesser. Cette rentabilité est peut-être pertinente sur le court terme, mais pas du tout sur le moyen terme. Nous savons que l’impact est en fin de compte très mauvais pour la prospérité et la résilience des entreprises. La BCE le montre. Les entreprises sont exposées à tellement de risques physiques, climatiques et sociaux que ce n’est pas un choix économique prospère. Il faut que banques et fonds d’investissements arrêtent de mettre sur le même plan les performances économiques, écologiques et financières. Aujourd’hui, le secteur financier pèse quatre fois l’économie réelle. Cela signifie que trois quarts de l’argent mondial ne sert pas véritablement l’économie. C’est juste spéculatif, simplement échangé et racheté.

Propos recueillis par Chaymaa Deb

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