L’association de protection animale L214 a été sur le devant de la scène médiatique en 2016 grâce à ses enquêtes dans les abattoirs français. Elle publie une tribune pour expliquer la violence des pratiques d’élevage et de mise à mort dans la production de foie gras. Lumière sur cette production « haut de gamme ».

gavage foie gras

Depuis plusieurs années, L214 mène campagne pour mettre fin aux souffrances endurées par les oies et les canards pour la production de foie gras © L214

L214 a publié plusieurs enquêtes sur la production de foie gras. Les images confirment que des milliers de canetons sont broyés chaque année, certains sont encore vivants en sortie de broyeuse. Les becs sont systématiquement mutilés, les canes inséminées de force. En somme, les animaux sont exploités jusqu’à épuisement et les mises à mort sont brutales. 40 millions de canards et 0,7 million d’oies sont gavés chaque année en France pour produire du foie gras et de la viande de canards gras, comme le magret.

Naissance et mort des canetons

Au commencement naissent les canetons. Seuls les mâles sont conservés ; on élimine les femelles, car les canes produisent un foie de texture moins attrayante ; les veines sont davantage apparentes. Pour 40 millions de mâles gavés, il y a donc 40 millions de femelles généralement tuées à la naissance. Cela se fait généralement par broyage ou gazage, comme pour les poussins mâles des poules pondeuses.

Le gavage

Après 80 jours d’élevage conventionnel vient la période de gavage. En 12 jours, le poids des oiseaux passe de 4 kg à 5,5 kg environ. Le volume de leur foie est multiplié par 9 ou 10. On les force à avaler, deux fois par jour, jusqu’à 900 g de pâtée de maïs. Pour cela, un tuyau est enfoncé dans leur œsophage. Et, avec une pompe hydraulique, on leur injecte la pâtée dans le jabot. Ce traitement occasionne des lésions, inflammations (œsophagites, entérites), et infections (notamment des candidoses et des infections bactériennes).

À ce régime, la santé des canards décline rapidement. Ils souffrent de stéatose hépatique, de douleurs, de difficultés respiratoires. Le taux de mortalité sur 12 jours est de 2,2 % selon la filière. Soit un taux de mortalité journalier neuf fois supérieur à ce qu’il était avant le gavage. C’est ainsi que près d’un million de canards meure chaque année pendant la période de gavage.

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Un processus naturel ?

Le gavage consiste à suralimenter de force un animal au détriment de sa santé et de son bien-être. Ce à quoi les producteurs de foie gras répondent que le gavage exploite une tendance naturelle des oiseaux migrateurs à stocker les graisses à l’approche de l’hiver. Est-ce vrai ?

Quand un animal prend du poids, les graisses sont stockées principalement dans les tissus adipeux, plutôt que dans le foie. Les graisses ne sont normalement pas solubles dans l’eau. C’est donc attachées à des protéines capables de les transporter en milieu aqueux, les VLDL, qu’elles quittent le foie. Un foie sain n’accumule donc pas les graisses.

Le grossissement du foie est le symptôme d’un dysfonctionnement de cet organe, dû à une accumulation anormale de lipides dans les cellules hépatiques. On appelle stéatose hépatique. La survenue de cette maladie est provoquée de plusieurs façons : par la sélection génétique, par une alimentation déséquilibrée et par la suralimentation.

  • La sélection génétique

Les canards que l’on gave sont des mulards (croisement entre un canard de Barbarie et une cane commune) ou, beaucoup plus rarement, des canards de Barbarie. Les canards de Barbarie sont originaires d’Amérique du Sud et n’ont jamais été migrateurs. Les mulards sont des hybrides domestiques stériles qui n’ont de ce fait jamais été migrateurs non plus. Ces canards fabriquent naturellement peu de VLDL, contrairement au canard commun. Autrement dit, ce qu’on appelle des races « adaptées au gavage » sont en réalité des races biologiquement inadaptées à la suralimentation.

  • Une alimentation déséquilibrée

foie gras campagne L214

Pour obtenir du foie gras, les oiseaux sont gavés deux fois par jour pendant 12 jours à l’aide d’un tuyau enfoncé dans l’oesophage. © L214

Une alimentation de gavage efficace doit favoriser la synthèse de lipides dans le foie (à partir des glucides excédentaires) et réduire la capacité du foie à exporter les lipides. Pour maximiser la fabrication de lipides dans le foie, l’alimentation des canards pendant le gavage est très riche en glucides (plus de 80 % de l’apport énergétique). On sélectionne à cette fin les variétés de maïs les plus riches en amidon et pauvres en protéines.

Pour réduire la capacité des canards à fabriquer des VLDL (permettant aux graisses de quitter le foie), on limite leur apport en certains nutriments nécessaires à leur synthèse, comme la choline, l’inositol et la méthionine. Les variétés de maïs qu’on leur donne sont pauvres en ces substances. Mais elles sont riches en thiamine et en biotine, deux vitamines permettant la conversion des glucides en lipides.

  • La suralimentation

Et bien sûr, la cause essentielle de la stéatose hépatique dont souffrent les canards est la suralimentation massive à laquelle ils sont contraints. Les capacités du foie sont largement dépassées pendant les 12 jours de gavage.

L’opposition internationale

Le gavage est une pratique de plus en plus controversée, entre autre grâce aux associations de protection animale qui font connaître au public les conditions de production du foie gras.

L’Union européenne interdit l’alimentation forcée des animaux. Toutefois, lors de l’adoption en 1999 de recommandations européennes concernant les canards et les oies, les pays producteurs producteurs de foie gras ont bénéficié d’une dérogation. Aujourd’hui seuls cinq pays européens produisent du foie gras : la France (72 % de la production mondiale), la Bulgarie, la Hongrie, l’Espagne et la Belgique.

Le gavage est interdit dans les autres pays européens soit explicitement, soit en application de la législation contre la maltraitance animale. La Pologne, qui était le 5e producteur mondial, a rendu le gavage illégal en 1999. L’Italie y a renoncé en 2004. En Israël, l’interdiction du gavage a été votée en 2003 et mise en application en 2005.

La Californie a voté en 2004 et mis en application en 2012 l’interdiction de la production et de vente d’aliments issus du gavage. En Inde, où le gavage était déjà prohibé, il est de surcroît interdit d’importer du foie gras depuis 2014. Une loi interdisant la commercialisation des produits issus du gavage est en cours de discussion en Israël.

Pendant ce temps-là, en France

Le foie gras a été inscrit en 2006 au patrimoine gastronomique national. La France reste de loin le premier consommateur mondial. Néanmoins, l’opposition au gavage se développe aussi dans notre pays. Selon un sondage YouGov, réalisé en Décembre 2015, 51 % des Français sont favorables à l’interdiction du gavage, contre 44% en 2013 et 47% en 2014. Chez les femmes et les 25-34 ans, l’opposition au gavage s’affirme de façon plus marquée, totalisant 60% des sondés. 33 % des Français interrogés refusent d’acheter du foie gras pour des raisons éthiques. C’est 14 points de plus qu’en 2009. Selon les données officielles du ministère de l’Agriculture, la consommation de foie gras en France a marqué une baisse en 2014 pour la 4e année consécutive. Alors, cette année, mangerez-vous du foie gras à Noël?

L’enquête de L214 « Foie gras : dans l’enfer d’un couvoir »

Auteur : Pierre Sigler, tribune de L214


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