Blaise Desbordes est directeur général de Max Havelaar France, l’association pionnière du commerce équitable. Quel est l’impact de la crise sanitaire sur l’agriculture familiale? Comment le commerce équitable protège-t-il mieux les travailleurs? Entretien.  

Les producteurs de cacao du commerce équitable bénéficient d ‘aides complémentaires pour résister à la crise. PHOTO// World Foodorama

Natura Sciences : Comment les producteurs résistent-ils à la crise sanitaire?

Blaise Desbordes : La crise met au jour les interdépendances et des chaînes d’approvisionnement très longues. Les productions agricoles d’un milliard de personnes nourrissent le monde. Mais l’insécurité reste énorme pour les petits producteurs. La crise met la résilience des systèmes à rude épreuve. La FAO et les agences de développement ont démontré depuis longtemps que l’agriculture familiale constitue un socle de résilience et de sécurité fondamental. Le problème est que les politiques actuelles la déstabilisent : entre autres, les traités internationaux de commerce et leur volet agricole, ainsi que le phénomène d’appropriations des terres.

Cette crise montre que la résilience des filières agricoles nord-sud est insuffisante si ce n’est peut-être dans les filières bio ou équitables. Nos mécanismes anti-pauvreté – prix minimum et prime de développement – fonctionnent. Nous avons 1.700 organisations représentant près de 2 millions de producteurs agricoles. Par exemple, lorsque vous êtes dans le commerce équitable, vous touchez pour chaque container une prime de développement sociale correspondant à  environ 10% du prix de vente, afin de pouvoir investir dans votre avenir, cela change beaucoup de choses pour les paysans du sud.

Natura Sciences : Les décideurs politiques manquent-ils à l’appel pour protéger l’agriculture familiale?

Blaise Desbordes : Depuis 50 ans, les politiques n’ont pas réussi à sécuriser l’agriculture familiale par une régulation des prix mondiaux qui permette de donner de la prévisibilité. Depuis deux ans par exemple, le cours mondial du café est en-dessous des coûts de production ! Où sont les décideurs en charge de notre sécurité alimentaire et de la stabilité des systèmes agricoles ? Je ne sais pas. L’agriculture n’est pas tout à fait comme n’importe quel bien ou service. Elle joue un rôle de sécurité alimentaire et territorial majeur. Vous ne pouvez pas durablement laisser la spéculation, les marchés à termes venir faire le yoyo avec les cours et déstabiliser l’agriculture familiale. Les mécanismes de stabilisation des prix qu’apporte l’équitable sont un très bon socle anti-pauvreté, en particulier dans une crise comme aujourd’hui.

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Natura Sciences : Les petits producteurs du commerce équitable sont-ils à l’abri de la crise?

Blaise Desbordes : Non, nous craignons actuellement un choc différé, que la pandémie touche fortement certains pays et leurs producteurs. Nous mobilisons nos mécanismes historiques pour les protéger de notre mieux. Si certaines récoltes sont finies, comme le café en Amérique centrale, elles démarrent au Pérou et en Colombie, où elles s’étaleront jusqu’en août. Nous craignons pour la promiscuité dans les champs et entrepôts. Nous avons donc décidé de créer un fonds d’urgence et  collecté déjà 1,8 million d’euros issus des réserves des associations Max Havelaar dans chaque pays. Et nous allons solliciter les agences de développement et gouvernements pour tripler cette mise initiale pour pérenniser ces filières durables. Nous espérons dépasser les 5 millions, voire atteindre les 10 millions d’euros. La moitié du fonds est une aide d’urgence pour les producteurs, l’autre moitié concerne les investissements de résilience des organisations.

L’une des insuffisances dans la réponse institutionnelle est que les grandes agences mondiales ou la Banque mondiale travaillent essentiellement sur des mécanismes de dette. Le moratoire d’un an accordé aux pays pauvres sur la dette au début de la pandémie est très bien mais ne suffit pas. Il faut que la politique de développement implique nos concitoyens, que chacun en soit porteur dans sa consommation : c’est l’objectif de notre label reconnaissable. Il faut prendre la mondialisation au mot. Puisque les filières, les produits etc. sont mondialisés, il faut mondialiser aussi les réponses fiscales, réglementaires aux impacts négatifs sur le climat, la biodiversité, la pauvreté. L’internalisation des externalités négatives, c’est maintenant. Les subventions à une agriculture polluante par exemple doivent cesser.

Natura Sciences : Le marché du commerce équitable se porte pourtant bien. Quels sont les derniers chiffres de développement?

Blaise Desbordes : Les chiffres 2019 sont excellents. Le chiffre d’affaires des partenaires de Max Havelaar a augmenté de 22% en 2019, pour dépasser les 4.000 références. Le panier moyen progresse de 2,4 €. Il atteint 13,5 € par an et par Français. Sur la banane, les volumes ont augmenté de 25%, sur le cacao de +30% et sur le café de +9%. Cette croissance est largement supérieure à la croissance conventionnelle.

En France, 12% des bananes vendues en France sont désormais équitables. L’équitable représente 4% du marché français du café. La situation reste plus difficile à évaluer pour le cacao, car il y existe une multitude de produits plus ou moins chocolatés. Le cacao équitable représente en France par exemple 12 000 tonnes de cacao sur 300 000 tonnes importées. On constate une dynamique de démocratisation et d’accessibilité croissante, le cacao équitable s’installe dans des produits de consommation courante. Et nous avons récemment élaboré un sondage auprès de la population française qui montre que les produits du commerce équitable – cacao, bananes, café – semblent bien résister à la crise, les consommateurs continuent de les choisir, c’est une bonne nouvelle.

Propos recueillis par Matthieu Combe


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