Hier, l’ONG Global Witness révélait la présence de 503 lobbyistes des énergies fossiles à la COP26. Un pouvoir d’influence qui perdure malgré l’alerte des ONG. L’économiste Maxime Combes rappelle que plusieurs ONG appellent à l’exclusion de ces industriels des négociations sur le réchauffement climatique, visiblement sans succès.

lobbies énergies fossiles
À Glasgow, les manifestants accusent la présence des énergies fossiles et demandent de mettre fin à leur financement, vendredi 5 novembre. // PHOTO : Chaymaa Deb / Natura Sciences

Alors que la COP26 bat son plein à Glasgow, l’ONG Global Witness révélait hier que 503 lobbyistes des énergies fossiles ont été accrédités à la COP26. Si ce chiffre paraît colossal, c’est qu’il est plus important que le total des délégations des huit pays les plus touchés par le changement climatique. De quoi inquiéter les ONG qui demandent depuis plusieurs années le retrait des industries des négociations climatiques. 

Si le lobby des énergies fossiles incarnait une délégation nationale, elle serait de loin la plus importante. À titre de comparaison, la plus grande délégation, celle du Brésil, compte 479 personnes accréditées. Parmi les plus de 100 entreprises présentes, on retrouve les géants Total, BP, Shell, Chevron, Petrobras ou encore Gazprom, premier producteur gazier mondial. 

Le pourquoi du comment

L’ONG Global Witness a passé au peigne fin la liste des 40 000 participants à la COP26. Résultat : plus de 100 entreprises de combustibles fossiles sont représentées à la COP avec 30 associations professionnelles et organisations membres également présentes.

Maxime Combes, économiste, y voit “une façon de matérialiser leur présence non négligeable dans ces négociations.” Auteur de Sortons de l’âge des fossiles ! Manifeste pour la transition, Maxime Combes analyse la présence de ces industriels sous plusieurs faisceaux. 

D’abord, Maxime Combes estime que “les industriels ont très bien compris que des réductions d’émissions de gaz à effets de serre signifiaient la remise en cause fondamentale de leurs activités économiques.” Activités qui sont d’extraire, exploiter, transformer et livrer des énergies fossiles. En d’autres termes, ces acteurs seraient présents pour éviter leur sénescence programmée. 

Pouvoir d’influence

Comme le rapporte Maxime Combes, ces lobbyistes disposent d’un statut d’observateurs dans les COP leur permettant d’être au plus près des négociations officielles. L’économiste explique ce statut : “pour l’ONU, la société civile c’est tout ce qui n’est pas les États.” Dans le cadre des COP, la société civile a neuf composantes. Notamment les chercheurs, les ONG et les entreprises privées. 

Et selon Maxime Combes, membre de l’Observatoire des multinationales, “ces dernières ont gagné en importance au fil des années.” Force est de constater que le nombre de délégués officiels des peuples autochtones, une des neuf composantes de la société civile, est deux fois moins important que celui des lobbyistes : 251 contre 503. 

Lire aussi : Cyril Dion : “Il faut un lobbying d’intérêt général face au lobbying d’intérêts privés”

Leur pouvoir d’influence est d’abord leur présence. “Leur simple présence montre que les États ne doivent pas prendre des mesures qui iraient à leur encontre”, estime Maxime Combes. De plus, “ne pas être considérés comme des persona non grata leur donne une légitimité”, ajoute l’économiste. 

Mesurer l’influence des entreprises

D’autre part, les entreprises ont directement accès aux négociateurs et les associations de lobbying ont des pavillons pour se présenter. “Elles vont montrer en quoi ce qu’elles font aujourd’hui est un tout petit mieux qu’hier. Et qu’elles feront bien mieux encore demain”, avertit Maxime Combes. 

InfluenceMap, think tank indépendant, identifie les entreprises et les associations industrielles freinant la politique climatique alignée sur l’Accord de Paris. Ainsi, le groupe de réflexion souligne l’impact de l’influence d’une entreprise sur les politiques et les réglementations. Cet impact serait plus profond sur le changement climatique que l’énergie dépensée pour sa production, à ses fournisseurs ou encore ses produits, ce qu’on appelle les scope 1, 2 et 3. 

Pour mieux se rendre compte de l’impact de ce lobbying, Influence Map propose ainsi de créer un scope 4 qui prendrait en compte l’influence des entreprises parallèlement aux émissions physiques lors de l’évaluation d’une entreprise.

Sortir les industriels des négociations

Les lobbyistes n’entendent pas planifier la fin de l’exploitation des énergies fossiles. “Aucune de ces entreprises n’a mis en place de restrictions”, déplore Maxime Combes. Par conséquent, de nombreuses ONG défendent la sortie de ces industriels des négociations sur le réchauffement climatique. “De la même manière qu’on a sorti les industriels du tabac des négociations sur le tabac de l’OMS”, défend l’économiste. 

“C’est une demande qui est renouvelée chaque année mais qui n’a toujours pas été retenue par le secrétariat général de l’ONU”, informe Maxime Combes. Face à cette impasse, les ONG renouvellent chaque année leur façon d’intervenir sur le sujet. “D’où ce dernier rapport de Global Witness”, explique-t-il.

Par ailleurs, ces industriels sont présents dans des délégations d’États. 27 délégations officielles de pays ont enregistré des lobbyistes des combustibles fossiles, dont le Canada, la Russie et le Brésil. Pour Maxime Combes, un certain nombre d’États ont ainsi internalisé le fait de ne pas remettre en cause l’exploitation des énergies fossiles. “Par exemple pour l’Arabie Saoudite, c’est une constance à toute épreuve depuis 26 COP”, rapporte-t-il. 

Schisme de réalité

Murray Worthy, responsable de la campagne gaz de Global Witness, alerte également sur une conséquence notable des lobbies. “La présence de centaines de ces personnes payées pour défendre les intérêts toxiques des entreprises fossiles ne fera qu’accroître le scepticisme des militants du climat”, s’inquiète-t-il. 

Pour Maxime Combes, ce scepticisme est une réalité connexe et secondaire de leur présence. “Et ça ne fait que décroître la crédibilité que l’opinion publique peut donner à ces négociations”, notifie l’économiste. Qui dit réduction d’émissions de gaz à effets de serre dit réduction de la production d’énergies fossiles. 

En cela, “les militants voudraient que la COP aboutisse à un moratoire sur ces énergies. Or on constate la présence des plus gros industriels”, évalue Maxime Combes. L’économiste y voit un schisme de réalité, où les responsables politiques alertent sur le climat tout en continuant à encourager les énergies fossiles. 

Alors que Greta Thunberg qualifiait récemment la COP26 de “festival du greenwashing”, la présence des lobbies des énergies fossiles abonde dans ce sens. Pour Maxime Combes, la génération climat est complètement désabusée, et “comment encore croire aux COP est une des difficultés du moment”, conclut-il.

Jeanne Guarato

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