Un groupe d’experts alerte dans une nouvelle étude parue dans Biological Conservation sur les effets délétères des émissions de gaz à effet de serre sur les récifs coralliens. Ils invitent les décideurs à mener les bonnes actions pour sauver l’écosystème qui court le plus de dangers au monde. Entretien avec Jean-Pierre Gattuso, océanographe, codirecteur de ces travaux sur les récifs coralliens.

coraux disparition 2050
Les coraux pourraient disparaître partout dans le monde d’ici 2050. // PHOTO : Olena Gaidarzhy

Natura Sciences : Quelle est la genèse de votre étude sur la préservation des récifs coralliens ?

Jean-Pierre Gattuso : Avec les plus grands experts mondiaux des récifs coralliens, nous avons voulu faire un article qui vise les décideurs. La situation est vraiment très grave. Le Giec estime que 90 à 95% des récifs coralliens dans le monde risquent d’être irrémédiablement dégradés. En clair, si rien n’est fait, la quasi totalité du corail pourrait disparaître d’ici 30 à 50 ans. Les initiatives de préservation n’ont aucune chance de fonctionner si les émissions de gaz à effet de serre ne diminuent pas. Aujourd’hui, les récifs coralliens représentent l’écosystème qui est le plus en danger de toute la planète.

Quels sont les facteurs à l’origine de la menace qui pèse sur les coraux ?

Les dangers qui pèsent sur les récifs coralliens sont directement liés aux émissions de gaz à effet de serre. Sous son effet, les températures des mers et océans augmentent. Or, la cause de la dégradation des récifs coralliens est l’augmentation de la température de l’eau. En parallèle, la hausse des émissions de gaz carbonique intensifie l’acidification des océans. Cela représente le second grand facteur de stress pour les coraux.

Comment s’exprime le stress corallien ?

Lorsqu’un corail est soumis à tout type de stress, il expulse les algues présentes dans ses tissus. Par exemple, un corail placé dans un réfrigérateur à 4°C va expulser ses algues. Idem s’il est placé dans une eau douce ou s’il est exposé à une lumière excessive. Mais ceci est paradoxal car ces dernières sont essentielles à sa survie. Ce sont aussi elles qui sont à l’origine de ses couleurs : bruns, jaunes, marron, beiges. Actuellement, nous ne savons pas expliquer ce phénomène qui, au lieu de protéger le corail, aggrave sa situation.

Est-ce la perte de ces algues qui rend le corail blanc ?

Sans ses algues, le corail devient transparent, comme une méduse. Au travers de ses tissus devenus transparents, on voit son squelette. Il est en carbonate de calcium, blanc comme de la craie. C’est ce que l’on appelle le blanchissement des coraux.

Le blanchissement des coraux est-il irréversible ?

Si le stress est relativement court, les coraux peuvent réacquérir des algues et survivre à cet épisode. Mais si le stress dure trop longtemps, ils restent blancs. Sans algue symbiotique, ils sont destinés à mourir. Ces algues sont essentielles à la survie des coraux car elles leur fournissent une grande partie de leur nourriture. En effet, sous l’effet de la photosynthèse, elles génèrent des nutriments. C’est comme si nous avions sous la peau de la laitue qui nous alimenterait au contact de la lumière.

Comment agir pour protéger les coraux ?

Pour sauver les coraux, il sera essentiel de réduire drastiquement les émissions de gaz à effet de serre. Si nous parvenons à mettre en place des réductions compatibles avec l’Accord de Paris, les coraux auront une chance. Notons cependant qu’il sera impossible de tous les sauver. Aucune action ne sera suffisante pour maintenir l’intégralité des récifs. Mais plus nous agirons tôt, plus de coraux pourront potentiellement être sauvés. Tout va se jouer d’ici à 2050. Dans tous les cas, il faudra des interventions pour les aider et accroître leur résilience. Si les températures et les émissions de gaz à effet de serre continuent d’augmenter, le blanchissement des coraux s’intensifiera.

L’homme peut-il entreprendre des actions destinées à aider les coraux à survivre ?

Nous avons évalué les solutions potentielles qui pourraient être mises en œuvre pour faciliter la résilience et le sauvetage des récifs coralliens. En tout, il y en a seize. Elles ne sont pas en application. Nous ne les recommandons pas toutes, à l’image du contrôle des radiations solaires. La géo-ingénierie, qui consisterait à envoyer des substances empêchant le rayonnement solaire d’atteindre la surface de l’océan n’est pas souhaitable. Il en va de même pour la manipulation des nuages.

La fertilisation assistée peut-elle être une bonne solution ?

La fertilisation assistée des coraux est une solution qui ne peut être qu’une réponse partielle déployée sur des zones très localisées. Cette méthode repose sur la récupération et l’accompagnement de cellules sexuelles mâles et femelles naturellement générées vers octobre-novembre. Elle ne peut être envisagée que là où un fort intérêt patrimonial est reconnu. Mais cette pratique ne peut se faire que sur de petites surface. Par exemple, dans la Grande Barrière de corail qui mesure 1.200 kilomètres, ce n’est pas possible.

La communauté scientifique envisage-t-elle la création d’un centre de conservation des coraux ?

Oui, nous évoquons l’existence d’un telle initiative dans notre étude. Didier Zoccola, chargé de recherche au Centre Scientifique de Monaco (CSM) porte un projet de conservatoire des coraux dans des aquariums publics. Ce serait une arche de Noé pour les coraux et assurer leur survie. Cette initiative est soutenue par le musée Océanographique de la principauté de Monaco.

Fanny Bouchaud et Chaymaa Deb

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