L’UICN dévoile son évaluation des cordons dunaires et plages sableuses en Méditerranée. Aurélien Carré, chargé de mission « Liste rouge des écosystèmes » à l’UICN, nous explique le rôle de ces écosystèmes clés. Il évoque les menaces et les solutions pour les protéger.

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L’artificialisation et la fréquentation touristique menacent les cordons dunaires méditerranéens. PHOTO//DR

Les littoraux sableux de la façade méditerranéenne française sont menacés. Selon l’évaluation réalisée dans le cadre de la Liste rouge des écosystèmes en France, l’UICN classe 6 des 9 écosystèmes constituant les cordons dunaires et les rivages sableux méditerranées comme «vulnérable». Un écosystème supplémentaire est classé comme «en danger». Ils représentent environ 26% du linéaire côtier méditerranée en France.

La Méditerranée compte deux types de côtes sableuses : les plages sableuses et les cordons dunaires. Les plages sableuses, aussi appelées « plages de poche », se trouvent en Provence, dans les Alpes maritimes et en Corse, sur les côtes à dominante rocheuse et certaines baies abritées. Les cordons dunaires sont des bancs de sable que l’on retrouve sur les côtes de la région Occitanie et de la côte Est de la Corse. Un cordon dunaire s’étend perpendiculairement à la côte, le plus souvent entre les étangs intérieurs et la mer, depuis la plage jusqu’aux dunes boisées. Aurélien Carré, chargé de mission « Liste rouge des écosystèmes » à l’UICN nous fait partir à la découverte de ces écosystèmes.

Natura Sciences : Il est difficile de s’y retrouver dans tous ces écosystèmes dunaires… Pouvez-vous nous aider à y voir plus clair?

Le plus efficace est de survoler tous ces écosystèmes en partant de la mer et en entrant dans les terres. Sur les cordons dunaires, les experts identifient plusieurs écosystèmes interconnectés depuis la plage. C’est à la fois la nature des espèces végétales et leur interaction avec le sable qui permettent de décrire ces différentes unités dans l’espace. On trouve d’abord la plage avec du sable nu, très dynamique, en absence de végétation. La plage est liée à l’influence directe de la mer, des vagues, de la houle et des marées lorsqu’il y en a.

Plus on s’éloigne de la mer, plus les conditions permettent le développement d’espèces végétales. Les premières espèces se développent sur les littoraux sableux grâce aux laisses de mer. Il s’agit de dépôts de matières organiques mortes sur les plages qui fournissent des nutriments aux espèces qui s’y développent. En haut de plage, on trouve les dunes embryonnaires, formées par le sable poussé par le vent. Quelques espèces vont s’y développer, plus loin de l’influence salée. Elles vont fixer le sable et contribuer à ce que le niveau de la dune augmente.

À partir d’une certaine hauteur de sable, une lentille d’eau douce apparaît. Celle-ci permet à un plus grand nombre d’espèces de se développer. On arrive alors sur la dune blanche. Il s’agit de la partie la plus haute du cordon dunaire, surtout dominée par une espèce : l’oyat. Cette plante présente des racines très profondes qui peuvent atteindre la nappe d’eau douce et fixer le sable.

Plus on se dirige vers l’intérieur des terres, plus les sables se stabilisent et plus un nombre important d’espèces s’y développe. On arrive alors à la dune grise. On y trouve une sorte de garrigue littorale, avec la formation de pelouses parfois annuelles, selon le degré de stabilité du sable. Lorsque la dune présente des creux, la nappe d’eau douce se trouve à l’air libre. C’est un autre écosystème : la dépression dunaire humide. Encore plus loin, nous trouvons des formations de type pré-forestières et forestières, les fruticées et junipéraies dunaires. Enfin, il y a des formations réellement forestières avec des arbres, essentiellement des pins, c’est la dune boisée.

Qu’est-ce qu’un écosystème dunaire vulnérable ou en danger?

Dans des conditions optimales, sans dégradation, on trouve presque toujours le schéma précédent. Un cordon dunaire dégradé est une zone où l’on ne retrouve pas cette organisation des espèces végétales, depuis la mer jusque vers l’intérieur. Par exemple, la surfréquentation touristique au niveau de la dune grise va mettre le sable à nu, ce qui va bouleverser la répartition des espèces. Cela engendre un mélange des communautés végétales, ce qui menace l’écosystème. Dans d’autres cas, on n’a tout simplement plus l’écosystème car la dune a été artificialisée, remblayée ou construite.

La méthodologie de l’UICN prend en compte à la fois l’évolution historique depuis le 18e siècle, l’évolution récente au cours des dernières décennies et ce que les scientifiques peuvent prédire pour les années à venir. Ainsi, les évaluations montrent que depuis les années 1960, il y a eu beaucoup de nouvelles constructions touristiques, urbaines et de nouvelles infrastructures linéaires sur les littoraux sableux méditerranéens. Sur les plages sableuses, le recul du trait de côte est déjà marqué historiquement, mais surtout, il tend à s’accélérer. Au final, l’écosystème le plus menacé sont les dunes blanches classées « En danger ». Les fruticées dunaires sont classées en « préoccupation mineure ». Les données sont insuffisantes pour les dépressions dunaires. Les autres écosystèmes sont classés « vulnérables ». On arrive ainsi à 7 écosystèmes menacés sur 9.

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Quelles sont les grandes menaces pesant sur les écosystèmes dunaires ?

Le facteur de dégradation dominant est l’urbanisation et l’artificialisation. Ces dernières entraînent souvent la destruction pure et simple des milieux naturels. Construites en arrière des dunes, les infrastructures modifient la dynamique de ces écosystèmes et empêchent leur mobilité. Normalement, ces différentes unités de végétation telles que nous les avons décrites doivent pouvoir progresser vers la mer s’il y a un apport de sédiments ou reculer vers l’intérieur des terres s’il y a érosion. Or, nous observons déjà une tendance à l’érosion côtière, aggravée par les activités humaines. Mais l’érosion ne peut pas s’accompagner d’un déplacement des écosystèmes dans les zones artificialisées. Ainsi, la seule réponse possible des écosystèmes est de se dégrader et d’évacuer encore plus leurs sédiments. Autrement dit, les côtes ne peuvent pas s’adapter et la dégradation s’accentue.

Y a-t-il une dune particulièrement fragile?

Tous les écosystèmes sont interconnectés. Toutefois, la dune blanche est la partie la plus haute et c’est celle qui doit pouvoir se déplacer le plus possible. Si cette dune est en bon état, même s’il y a des dégradations en arrière et de la fréquentation sur la plage, l’ensemble du cordon dunaire se porte mieux. Au contraire si elle se dégrade, tout le reste va se dégrader. Ce n’est pas le cas d’autres écosystèmes : si l’on dégrade les dépressions humides par exemple, on perd certes leur biodiversité mais cela n’impacte pas l’ensemble du cordon dunaire. Le problème est que la dune blanche est à la fois la plus importante et la plus menacée.

Quelles sont les solutions pour éviter la dégradation?

Les experts sont assez pessimistes sur la situation en région méditerranéenne française. Beaucoup de cordons dunaires ont été aménagés, notamment dans le Golfe du Lion et en Languedoc-Roussillon. Beaucoup de milieux arrière dunaires ont disparu ou sont artificialisés. Dans ces cas, il n’y a pas beaucoup de solutions de restauration. Il faut localement préserver les sites les plus naturels par des mesures de gestion des flux touristiques, de réglementation des pratiques de nettoyage des plages, mais également restaurer la dynamique sédimentaire à une large échelle.

Le nettoyage des plages est fréquent et favorise l’érosion littorale. En plus, il empêche les espèces pionnières de de se développer et de consolider les dunes. Les laisses de mer ralentissent l’érosion car elles constituent un obstacle naturel face aux vagues. Des espèces animales vont alors pouvoir se développer et dégrader la matière organique, puis des plantes vont également se développer et fixer le sable. C’est un cycle que l’on détruit en nettoyant les plages. Depuis une dizaine d’années, de nombreuses collectivités ont mis en place des méthodes alternatives de gestion des laisses de mer pour concilier l’activité touristique avec le fonctionnement des écosystèmes.

Localement, la construction de brise lames et de digues a pu avoir des effets bénéfiques contre l’érosion des plages, mais ces enrochements ont le plus souvent accéléré la tendance globale au recul du trait de côte. Il faut plutôt mettre en place des solutions douces de lutte contre l’érosion, et favoriser les solutions fondées sur la nature pour redonner une dynamique naturelle à ces écosystèmes à une plus large échelle.

Propos recueillis par Matthieu Combe, journaliste du magazine Natura Sciences


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