Les attaques de troupeaux ne laissent plus planer de doute sur le retour du loup en France. Au cœur du massif des Bauges, éleveurs et parcs naturels régionaux doivent désormais s’adapter à sa présence, tout en prouvant l’insécurité de leurs troupeaux.

Yves Lachenal, chevrier
Yves Lachenal forme et conseille les éleveurs sur les chiens de protection. Cette formation est organisée par la Direction départementale des territoires de la Savoie (DDT). Photo : Sophie Cayuela / Natura Sciences

La brume se lève à peine en ce matin de novembre. Le thermomètre affiche presque zéro et les promeneurs sont absents du paysage. À l’horizon, un massif forestier à perte de vue, et, quelque part dans la prairie, un troupeau de brebis. Yves Lachenal, chevrier, en possède une vingtaine. Vêtu d’un short et de chaussures de randonnées, il ne semble pas craindre le froid hivernal et incarne l’homme de la montage par excellence. En 35 ans, Yves Lachenal n’a jamais quitté son alpage, situé à 800 m d’altitude. Au milieu des brebis, se trouvent deux chiens. Ces derniers surveillent le troupeau, protégé par des barrières électrifiées, du matin au soir. Car la présence du loup menace de nouveau les éleveurs en France.

Une espèce protégée depuis 30 ans

L’histoire du loup remonte au siècle dernier. Longtemps méfié par la société, le loup apparaissait comme une espèce nuisible. À cause de leurs impacts directs sur l’élevage, les loups étaient chassés, piégés, parfois empoisonnés. Leurs derniers représentants disparaissent du territoire français dans les années 1930. L’espèce est considérée comme « éradiqué » dans les années 1950.

Dès sa création, dans les années 1990, l’Union européenne prend des directives sur la protection de la nature et de la biodiversité. « Le loup existait en Italie et en Espagne, puis il a fait son retour dans le Mercantour », contextualise Gilles Rayé, agrégé de biologie. Une grande dynamique se lance alors pour permettre son retour dans l’Hexagone. Et cela porte ses fruits. L’Office français de la biodiversité (OFB) compte plus de 600 loups au cours de l’hiver 2020-2021, toutes régions confondues. C’est officiel, le loup a fait son grand retour en France.

Faire coexister loups et élevage

Si les ONG de conservation de la nature plébiscitent sa présence, les éleveurs en système pâturant doivent désormais s’adapter et revoir leur organisation. Dans le territoire des Bauges, Yves Lachenal connait les conséquences de ce retour, pourtant prévisible. Son troupeau a subi des attaques il y a deux ans, lorsque l’un de ses chiens venait de mettre bas.

Pour permettre aux éleveurs de se défendre en cas d’attaque, le plan « Loup & activités d’élevage« , présenté en 2018 par le Ministère de la transition écologique et par le Ministère de l’agriculture, autorise les tirs de défense simple. Si le loup est devenu une espèce protégée, 19% de sa population peut cependant être abattue si un troupeau est menacé. Ces 19% peuvent s’accompagner d’une limite supplémentaire de 2% de l’effectif si le préfet coordonnateur de bassin autorise la poursuite des tirs de défense simple. Toutefois, Yves Lacheval affirme qu’il vaut mieux « blesser un loup que de le tuer ». Il recommande aux éleveurs d‘ « élever un chien pour la conduite du troupeau », avec quelques conseils d’adaptation.

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Des formations recommandées pour les éleveurs

Yves Lacheval connaît son sujet. « Trois quart des problèmes n’auraient pas eu lieu si les éleveurs avaient bénéficié de formations », glisse le chevrier.  Ces « problèmes » se révèlent d’ordres économiques et matériels. Pour cela, la Direction départementale des territoires de la Savoie (DDT) organise plusieurs fois par an des formations sur les chiens de protection. Yves Lachenal forme et conseille les éleveurs dans divers départements, dont la Savoie, la Haute-Savoie, l’Isère et la Vienne. Ce suivi évite aux éleveurs d’engendrer certains faux pas. « Il faut adopter des chiens nés dans des troupeaux et non vendus sur des sites commerçants, commence Yves Lachenal. C’est une erreur que reproduisent souvent les éleveurs ». Le compagnon, généralement un Patou, doit s’habituer au troupeau, quitte à pouvoir en changer, à partir de « cinq ou six mois ». Pour cela, le chevrier détaille la meilleure manière de dresser un chien de protection. « Il faut qu’ils s’habituent aux chèvres, puis ensuite à l’humain. Rien ne doit concurrencer son attachement au troupeau », continue-t-il.

Toutefois, de nombreux éléments peuvent concurrencer le loup comme élément perturbateur. Voitures, touristes… le chien de protection nécessite de « faire la part des choses » pour prévenir l’arrivée du prédateur. Le passage d’inconnus ainsi que d’autres races de chiens peuvent perturber l’attention du chien de protection. C’est pourquoi différentes communes de Savoie, comme Faverges-Seythenex, interdisent les promenades en alpage. « Il faut que ce soit systématique, approuve le chevrier. Nos terrains n’ont pas de clôture au-delà des troupeaux. C’est comme si l’on était chez tout le monde. Or, ce n’est pas le cas ». Face à ces éléments, Yves Lachenal insiste. « Il faut qu’il comprenne que l’élément déclencheur est lorsqu’il y a problème dans le troupeau ». Ainsi, l’aboiement du chien peut être un signal de la présence du loup. Un comportement anormal des bovins, comme de l’anxiété, peut aussi servir d’indice.

La présence du loup difficile à justifier

Mais qui a vu le loup ? Prouver sa reproduction ne paraît pas si compliqué de prime abord. « On peut constater son retour avec la baisse d’effectif des troupeaux, lorsque nous ne pouvons plus produire du fromage parce qu’il reste trois brebis. Mais aussi avec les loups écrasés sur les routes », rapporte Cédric Labouret, alpagiste et président de la chambre d’agriculture Savoie-Mont-Blanc.

Alors, comment anticiper, afin de protéger son troupeau et éclairer la décision publique sur la gestion de cette espèce protégée ? Pour Jean-François Lopez, chargé de mission « biodiversité » au Parc naturel régional du massif des Bauges, il existe « peu d’indices ».  C’est pourquoi des organisations, comme le réseau Loup-lynx, forment des bénévoles pour obtenir des informations fiables sur la présence du prédateur. Plus de 130 volontaires se forment ainsi, et viennent en appui au parc national régional. Dans la majorité des cas, ces bénévoles examinent les traces de pas, relèvent des ADN et se focalisent sur des témoignages.

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De nouvelles technologies pour prévenir la menace du loup

Néanmoins, les méthodes de comptage divisent. « Les méthodes de calculs s’opposent entre l’OFB et les agriculteurs, affirme Philippe Gamen, président du Parc naturel régional du Massif des Bauges. Et cela est important pour indiquer le nombre de prélèvements autorisés« . Confirmant une « marge d’incertitude » sur ces méthodes scientifiques, Cédric Labouret n’approuve pas non plus les moyens utilisées par l’OFB et l’INRAE pour comprendre le fonctionnement du loup. « Ils n’y connaissent rien en troupeaux », s’exprime-t-il en admettant un « problème de confiance » qu’il « faut d’abord rétablir ».

Pour protéger leurs troupeaux et réduire les dégâts, des technologies sont alors mises en place. Parc électrifié, chiens de protection ou encore des tirs de défense sont les mesures les plus utilisées dans le monde agricole.  Le parc naturel régional des Bauges a alors opté pour l’installation de pièges photo. En plus de ces méthodes, les colliers à ultrasons envoient un signal lumineux pour avertir de l’approche du loup. Une technique originaire d’Afrique du Sud, pour anticiper la menace des hyènes. Mais un problème persiste. « On sait que le loup est passé par là, mais il n’y a pas moyen de savoir si l’ultrason a été déclenché », détaille l’alpagiste. Des techniques supplémentaires s’avèrent donc nécessaires pour prouver l’efficacité de ces colliers. Elles restent néanmoins très coûteuses, alors que le prix du produit s’élève déjà « entre 400 et 500 € tous les dix animaux environ », selon Cédric Labouret.

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Des dédommagements lacunaires

Les dommages causés aux bovins ou autres espèces d’élevage constituent une perte économique à part entière pour les bergers et alpagistes. Pour obtenir une indemnisation, un agent formé de l’OFB désigné par le préfet se charge de réaliser un constat sur le lieu du dommage, via un formulaire type permettant de relever l’ensemble des éléments factuels pour confirmer la responsabilité du prédateur. Toutefois, des lacunes subsistent. « Il faut prouver qu’il manque des animaux, prévient Yves Lachenal. Il n’y a pas de remboursement sans carcasse ». Chaque année, parmi les 12 000 animaux tués par le loup, près de la moitié ne sont pas retrouvés.

Cette indemnisation couvre la valeur des animaux victimes du prédateur, ainsi que les pertes consécutives à la perturbation du troupeau (stress, prise de poids, avortements, baisse de lactation…), les frais de vétérinaire et le remplacement des équipements et bâtiments agricoles endommagés. Pourtant, selon Cédric Labouret, ce dédommagement n’est pas « financé à 100% ». « Les éleveurs reçoivent l’argent plus d’un an après l’avoir dépensé. Globalement, ils ne touchent que 80%. Ils paient 20% de tout ce qui est investi pour la protection des chiens de troupeaux », souligne le président de la chambre d’agriculture de Savoie-Mont-Blanc.

Pendant ce temps, en haut du col de Tamié, Yves Lachenal se confie sur la situation des éleveurs. Il s’interroge en plus sur le jugement que la société porte à leur égard. « On se permet d’émettre des jugements sans savoir ce qu’il y a derrière ». Derrière, il y a des contraintes économiques et matérielles, causées par une espèce protégée. Si le retour du loup s’inscrit comme une bonne nouvelle pour la biodiversité, il reste toujours une source d’anxiété pour les agriculteurs.

Sophie Cayuela

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