La bande dessinée “Extinctions, le crépuscule des espèces” revient sur la disparition progressive des espèces vivantes de la surface de la Terre. Un exercice de vulgarisation scientifique réussi pour ses auteurs. Ils dressent un constat alarmant tout en maintenant une ambiance légère grâce à des personnages attachants.


La bande dessinée (BD) intitulée “Extinctions, le crépuscule des espèces” revient sur la disparition progressive de nos espèces sur Terre. Ecrite par l’auteur d’ouvrages scientifiques Jean-Baptiste de Panafieu, cette BD a été illustrée par Alexandre Franc. Elle revient sur les grandes catastrophes climatiques qui ont provoqué des extinctions de masse chez les êtres vivants. Ces épisodes survenus il y a des millions d’années appellent inévitablement à des comparaisons avec notre situation actuelle. Si ses auteurs entendent ne pas tomber dans un constat apocalyptique, la 6ème extinction de masse des espèces a bien commencé. L’heure est donc à l’urgence.

A la découverte de l’Arctique

Mouettes, phoques, orques, banquise, doudounes chaudes et bonnets bien enfoncés… Dès les premières bulles, impossible de se tromper : nous sommes bien en Arctique. Emma et Luis, deux journalistes, viennent d’arriver sur l’île fictive d’Heyerdahl. Ils vont filmer une équipe scientifique venue étudier les conséquences du changement climatique. L’équipe de chercheurs est dirigée par la cheffe de mission Alice. Elle est composée du botaniste Yann et de la spécialiste en biologie marine Charlotte. Les chercheurs ont installé leurs tentes pour deux mois d’expédition.

Sven et Trygve, deux paléontologues norvégien, sont aussi de la partie. Ils veulent retrouver un petit rhinocéros laineux enfoui dans le permafrost. Pour rappel, le permafrost désigne les sols dont la température reste continuellement inférieur à 0°C. Des chercheurs avaient découvert ce rhinocéros il y a vingt ans. Mais ils n’étaient pas équipés à l’époque pour le prélever.

En filmant leur documentaire, Emma et Luis vont être confrontés à la dure réalité de la disparition actuelle de nos espèces. Les scientifiques vont aussi revenir longuement avec eux sur les précédentes extinctions de masse survenues il y a des millions d’années. Mais les deux journalistes vont aussi tisser des liens avec les chercheurs, et même trouver l’amour…

La première planche de la BD “Extinctions, le crépuscule des espèces”. // PHOTO : Dargaud

Un procédé de vulgarisation réussi

Rôle des coraux, dégâts de la chasse et de la pêche intensive, pollution plastique, dérèglement des chaînes alimentaires… Au fil de ses 120 pages, cette BD aborde des phénomènes scientifiques parfois complexes sans perdre pour autant le lecteur. Le fruit d’un travail scénaristique pensé autour de la transmission d’une information la plus claire et pédagogique possible. Un travail que Jean-Baptiste de Panafieu, un auteur spécialisé dans la vulgarisation scientifique, fait depuis plus de 20 ans. Biologiste de formation, l’homme a souhaité s’adresser avec cet ouvrage à un public d’adolescents et d’adultes.

Avant de se consacrer à l’écriture, Jean-Baptiste de Panafieu a été professeur de sciences naturelles en lycée. S’il a depuis longtemps quitté les salles de classe, sa connaissance du métier lui est encore précieuse. “Ca me permet d’avoir une approche différente : j’essaie de me caler sur ce que savent les autres et non ce que je sais. La plupart des adultes ont oublié ce qu’ils avaient appris au collège ou au lycée, donc il vaut mieux partir de l’idée que les gens ne savent pas grand-chose“, explique l’auteur.

Il y a dans notre société un manque de compréhension de l’importance du monde vivant pour notre survie. On en est détaché puisqu’on vit dans un environnement complétement artificiel“, se désole Jean-Baptiste de Panafieu. Face à ce détachement, la quantité d’informations à transmettre est conséquente.

Pour ne pas submerger le lecteur, l’auteur a donc construit son récit comme l’histoire de deux journalistes qui réalisent un documentaire. Quand un chercheur explique un phénomène scientifique, c’est au détour d’une interview, ou en répondant à une question d’Emma autour d’un feu de bois. “Les journalistes cherchent des informations pour les transmettre au public. En utilisant le biais de leurs interviews, on voulait alléger les apports d’informations“, explique Jean-Baptiste de Panafieu.

En suivant une équipe de journalistes, cette BD utilise le biais de l’interview pour expliquer des phénomènes scientifiques. // PHOTO : Dargaud

Un style d’illustration calibré pour l’exercice

J’ai un dessin qui convient bien pour le documentaire, avec des lignes claires et des pages composées de manière assez rationnelle“, décrit Alexandre Franc, l’illustrateur de la BD. Cet auteur d’une quinzaine d’albums de BD travaille pour des magazines comme La Revue dessinée. Spécialiste du docu-fiction, un style de récit qui mélange à la fiction des histoires réelles, l’homme s’intéresse depuis quelques années à l’évolution des espèces. C’est la première fois qu’il aborde ce sujet dans son travail. Et cela lui semble réussi : “La barque était très chargée en information, donc mon style assez minimaliste convenait bien pour en faire une présentation la plus claire possible.

Alexandre Franc revient sur son processus d’illustration : “A chaque fois qu’on fait une page, il y a un travail sur la manière d’intégrer les informations. Je m’adapte en fonction du contenu.” Pour cela l’homme n’hésite pas à casser le mur entre les personnages et les lecteurs. Ainsi, pour signifier la grande taille d’un animal éteint, Alexandre Franc le fait déborder sur la case suivante. Ce à quoi le personnage d’Emma s’interroge : “Quel est ce bestiau qui ne rentre pas dans une case ?”

Le risque de la BD documentaire, c’est de faire un powerpoint : un texte et des images pour illustrer, planche après planche…“, analyse l’illustrateur. Pour éviter cet écueil, Alexandre Franc n’hésite pas à utiliser des lieux imaginaires comme le “cimetière des disparus“, où se trouvent l’ensemble des espèces disparues jusqu’à aujourd’hui. Un cimetière dont Alice, la cheffe de la mission, fait la visite à Emma.

Parfois, une courbe graphique s’introduit au milieu d’une planche. Les personnages marchent dessus, pointent certains chiffres du doigt… “Au début, Jean-Baptiste m’a transmis une documentation où l’on trouvait des courbes. Il ne pensait pas que je les utiliserais. Mais, comme on avait des personnages qui se baladaient en montagne et que j’avais une courbe qui ressemblait à une crête montagneuse, j’ai eu l’idée de l’intégrer dans la page“, se rappelle Alexandre Franc.

Alarmer sans accabler

Tu veux dire que la différence entre une ère glaciaire et notre climat, c’est seulement cinq degrés ?!“, s’exclame Emma lorsqu’on lui explique les cycles de glaciation qu’a connu la Terre. “On connaît environ 250 000 espèces fossiles, mais on pense que la Terre a vu naître des centaines de millions d’espèces ! Et 99,9% d’entre elles sont aujourd’hui éteintes…“, raconte le paléontologue Sven. Voici quelques-unes des phrases alarmantes que l’on peut lire dans cette BD. Des phrases que Jean-Baptiste de Panafieu n’a pas hésité à écrire, car l’heure est à l’urgence. 400 espèces de vertébrés ont disparu en un siècle, ce qui correspond en temps normal à 10 000 ans d’évolution. Des dizaines de milliers d’espèces d’insectes et d’escargots ont également disparu au XXème siècle.

Pour ne pas sombrer dans un récit accablant pour le lecteur, Alexandre Franc a apporté de la légèreté en créant des personnages drôles et attachants. “Mon rôle dans le scénario a été d’apporter de l’humanité entre les personnages“, explique Alexandre Franc. C’est lui qui a inventé les histoires d’amour naissantes entre le paléontologue Sven et Emma, et entre le caméraman Luis et la cheffe de mission Alice. L’humour est aussi utilisé pour dédramatiser la situation. On pense notamment à la manière très maladroite avec laquelle Emma cache son chat de compagnie, qu’elle a ramené sur l’île alors qu’on le lui avait fortement interdit. Il ne faut d’ailleurs pas longtemps avant que le chat s’échappe du campement des chercheurs. L’occasion pour les auteurs d’aborder le sujet des espèces exotiques invasives.

Le dernier des douze chapitres de cette bande dessinée s’intitule “Un peu d’espoir tout de même“. Il parle de l’IPBES, la plateforme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques. Elle a permis de protéger des espèces et d’en sauver certaines comme les gorilles, la loutre d’Europe… Car, comme le souligne Jean-Baptiste de Panafieu, il est encore temps de changer les choses. Mais pour cela, il faut agir dès maintenant pour l’auteur : “S’il y a une baisse très importante des populations animales, il n’y a pas une baisse très forte du nombre d’espèces. On imagine que ça puisse arriver dans un avenir assez proche, mais on n’y est pas encore. Or les milieux naturels peuvent se rétablir très rapidement lorsqu’on crée des zones protégées, et la biodiversité aussi. Mais, pour que les choses s’améliorent, il faut agir et c’est ce que l’on développe avec cette BD.


Extinctions, le crépuscule des espèces“, sortie le 14 mai 2021, 128 pages, couverture cartonnée, quadrichromie, chez Dargaud et Delachaux et Niestlé, 19,99€.

Jérémy Hernando

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